Danielle Boutet : IV : Une vision transhistorique de l’art

[Le poète] doit être conscient du fait évident que l’art ne s’améliore jamais, mais que le matériel de l’art n’est jamais tout à fait le même. Il doit réaliser que l’esprit de l’Europe — l’esprit de son propre pays — un esprit qu’il réalisera être plus important que son esprit privé à lui — est un esprit qui change, et que ce changement est un développement qui n’abandonne rien en route, qui ne supplante ni Shakespeare, ni Homère, ni les dessins rupestres des artistes magdaléniens. (T.S. Eliot[1])   Relativité et multiplicité des conceptions de l’art Dépendamment de qui nous sommes, de la culture dans laquelle nous vivons, notre époque, notre éducation et nos affinités personnelles, nous avons une image différente de l’art. Le critique de musique classique, l’étudiant en art contemporain, l’art-thérapeute, le restaurateur d’œuvres d’art, le spécialiste de la peinture chinoise, le graffiteur, l’ethnomusicologue, l’employé d’entretien à la biennale … Lire la suite

Danielle Boutet : III : Art , connaissance et transdisciplinarité : quelques idées

Goethe insistera sur les différences entre la connaissance de l’artiste et celle du savant. Celui-ci procède par analyse : il divise la totalité en ses éléments constitutifs ; celui-là par synthèse : il saisit la totalité dans une intuition globale. […] Mais il s’agit bien dans l’un et l’autre cas de connaissance. (Todorov[1])   Einstein’s space is no closer to reality than Van Gogh’s sky. The glory of science is not in a truth more absolute than the truth of Bach or Tolstoy, but in the act of creation itself. (Koestler[2])   C’est en travaillant sur le phénomène interdisciplinaire en art[3] que j’ai commencé à m’intéresser à la transdisciplinarité, cet espace unifié de connaissance où toutes les disciplines se compléteraient et s’enrichiraient mutuellement dans l’espoir d’appréhender le cosmos, l’histoire et l’humain à la fois dans toute leur complexité et leur unité. Je suis alors devenue membre du Centre international de recherches et d’études … Lire la suite

Danielle Boutet :
II : Réfléchir, communiquer

Entre tes mains et en un clin d’œil, l’acte d’écrire, jusque-là expression de tes idées, s’est mué en outil épistémologique. Ce lieu nouveau t’intéresse parce que rien n’y est clair. Te voilà aux aguets.   Dans cet article, je m’intéresse à la situation du processus créateur posé comme une expérience systématique du potentiel visionnaire et transformateur de l’art. Lorsque l’artiste met la dimension « recherche » ou « quête » au centre de son travail et que son œuvre se présente comme un moyen ou un produit de ce processus de quête, comment alors partager ce travail? Et comment s’assurer que cette dimension recherche soit une partie intégrale du processus artistique et non pas une sorte de processus ajouté empruntant, par exemple, les modes de la philosophie ou des sciences humaines ? Je crois qu’il faut partir du principe qu’un projet artistique de recherche est toujours, à la base, un projet de création et qu’élaborer … Lire la suite

Danielle Boutet :
I : L’art comme mode de recherche et de connaissance

On a longtemps eu tendance à comprendre la création artistique comme un lieu d’expression. Au cours des dernières décennies, dans la mouvance constructiviste, on en est venu à la comprendre davantage comme un lieu de construction, de construction d’idées, d’images, de savoir, etc. Il n’est plus rare aujourd’hui d’entendre des artistes dire que la création artistique représente pour eux une voie de développement personnel. […] On s’entend également de plus en plus pour dire que le travail de création représente une démarche de connaissance au plein sens du mot. Art comme dans « oeuvre » ou art comme dans « oeuvrer » ? Traditionnellement en Occident, l’art a surtout été vu comme un mode d’expression : l’artiste exprimant un état intérieur ou une vision personnelle à travers une oeuvre originale offerte à un public idéalement le plus universel possible. Cette conception a défini une relation caractéristique entre l’artiste et le … Lire la suite

Danielle Boutet :
Spiritual Forms : Notes For Thinking About Art and Spirituality

Beyond contributing beautiful—or meaningful—objects to the public, art practice is a way for me to experience and think about the world, a way to understand the world and, through it, to understand something about humanity. This has always been the purpose of art-making for me: to experience in that way, to be conscious in that way, to be in that way. Striving for expressive perfection, for an always greater mastery of art-making and theoretical studies, for beauty and eloquence; venturing into aesthetically hazardous or philosophically contested terrain; and taking liberties with rules and definitions has served the essential purpose of developing more expansive knowledge and more intense experience. The framework for understanding art as a way of knowing and being in the world is not the same as a scientific framework. For this reason, it is hard to demonstrate this idea in a way that is comparable to how one … Lire la suite

Sylvie Cotton : Le feu sacré : la pratique in spiritu

ÉCLAIRAGES EN FONDUS SUR L’ART ET LA SPIRITUALITÉ Sylvie Cotton est une artiste interdisciplinaire vivant à Montréal, au Québec. Sa recherche, amorcée en 1997, est liée aux pratiques de la performance, de l’art action, du dessin et de l’écriture, bien qu’elle fasse aussi régulièrement appel aux formes installatives pour la réalisation de projets d’exposition. Ses œuvres s’ouvrent sur la création de situations menant à l’instauration d’un rapport avec l’autre ou à une infiltration dans le monde de l’autre. Principalement, le travail s’inscrit in situ et in spiritu dans des lieux privés ou publics, et les résultats sont présentés dans des galeries et des festivals ou se déploient hors les murs dans d’autres types d’espaces publics (rue, ascenseur, parc ou restaurant, par exemple). L’activité de résidence est également utilisée comme un médium de création performative. Sylvie Cotton est aussi auteure et commissaire. Elle a organisé des événements, dirigé des publications et … Lire la suite

Annie Abdalla : The Alzheimer’s Method of Art Making

Painter and intermedia artist Annie Abdalla tells about her caring for Joan, her mother, and the effect it had on her art making. Annie Abdalla have an MFA in Interdisciplinary Art from Goddard College and a Masters in Environmental Studies from York University; She has also studied interdisciplinary art at Naropa University and the Nova Scotia College of Art and Design. Since 2004 she has been on faculty at Goddard College in the Individualized BA Studies program. She lives by the ocean in Nova Scotia with her furry companion of many years, Miss Maddie. As a child I spent lots of time looking at the ceiling wondering what a room would look like upside down. This informs my current practice in that my paintings often defy still life traditions by releasing conventional notions of weight and space. The common artifacts of life – the kinds of scenes or objects that … Lire la suite

Sandra Vuaillat : Beuys, sculpteur de la conscience humaine

Sandra Vuaillat est homéopathe et étudiante au programme court en Étude de la pratique artistique, à l’Université du Québec à Rimouski. Né en 1921 en Allemagne, Joseph Beuys est un artiste qui a insufflé à son oeuvre une vocation thérapeutique visant à guérir l’humanité. Sa démarche ressemble à une psychanalyse sociale. Il considère que l’homme est sous l’influence de causes provenant du passé, c’est-à-dire de l’histoire de l’humanité. Ces causes sont inconscientes, et en travaillant à ce niveau, il souhaite contribuer à les rendre conscientes afin de libérer l’homme. Dans son oeuvre, à la fois symbolique et autobiographique, Beuys s’inspire directement des épisodes de sa vie. Il invente une oeuvre d’art total incluant sa vie, son travail et sa place d’homme dans la société, car pour lui, l’art c’est la vie. L’acte, l’art en action, est plus important que l’oeuvre d’art. Il était plus soucieux de stimuler les idées que de … Lire la suite

Danielle Boutet : L’art serait-il schizophrène ?

« Schizophrène »… j’utilise le mot sciemment, car son étymologie est parlante : du grec schizein, qui signifie séparer, diviser et phrên, qui signifie esprit… Dans sa racine, schizophrène signifie « esprit divisé », ce qui est la question que je pose : l’art serait-il divisé entre deux esprits ? Serait-il juste de dire qu’il y a un art officiel, reconnu et institutionnel, et un autre art, éternel celui-là, visionnaire et spirituel. Cet art éternel est non institutionnalisable car il est singulier à chaque artiste, donc irréductible—l’autre, l’officiel, est celui qui sert de matériel à une activité marchande… Canal d’expression d’un esprit du temps postmoderne, plus souvent qu’autrement vide de sens et cynique, cet art se décide entre membres de jurys, collectionneurs, conservateurs et producteurs. L’autre est « caché », comme dit Aude de Kerros, (L’art caché : les dissidents de l’art contemporain, Eyrolles, 2007), c’est le canal des réalités invisibles explorées dans l’intime. Voici une simple illustration : le … Lire la suite

Danielle Boutet : Le rapport au public ou l’exception occidentale

« Matrice moderniste » est l’expression qui me vient pour désigner la forme particulière qu’a prise notre rapport à l’art en Occident. « L’art », comme nous l’entendons aujourd’hui dans les pays occidentaux, s’est développé depuis la Renaissance vers la forme nouvelle que nous lui connaissons; forme que je dis « nouvelle » par rapport à ce qu’on avait vu jusque-là et ce qu’on voit toujours dans les autres cultures. Ces autres cultures n’en sont pas moins artistiques, elles aussi : toutes les cultures font de l’art, c’est là même une des conditions de la culture. Mais parmi les diverses façons culturelles d’envisager les arts, celle qui s’est développée en Occident est unique, au point qu’il m’arrive d’y penser en termes de « l’exception occidentale ». Nos formes d’art et notre rapport à l’art sont liés à ces autres innovations que furent le système économique et les formes politiques et démocratiques qui ont émergé dans les mêmes époques et … Lire la suite