Danielle Boutet : Autotélisme, autotélique : une définition

Dans mes réflexions le processus artistique, le concept d’ « autotélisme » est un concept clé. En fait, c’est un mot d’une immense importance, non seulement en art, mais pour la conduite de nos vies ! Pourtant c’est un mot très rare, que je dois définir pour mes interlocuteurs la plupart du temps. Je n’ai trouvé les mots « autotélique » et « autotélisme » que dans deux contextes, très spécialisés l’un comme l’autre. D’une part, le mot appartient au jargon spécialisé de la littérature, et récemment il a pris une place importante dans le travail du psychologue Csikszentmihalyi sur le bonheur. À première vue, il n’y pas beaucoup de rapport entre les deux applications du mot, mais il y a bel et bien un lien. Que le mot « autotélisme » ou « autotélique » ne soit pas plus courant dans notre discours est une première surprise. Il n’est pas facile de s’apercevoir qu’il nous manque un mot pour … Lire la suite

Danielle Boutet : Un lieu de soi inconstruit

J’écrivais sur le « difficile passage à l’acte » en décembre, mais ce n’était que quelques pensées sur un immense sujet. Le sujet — je pourrais même dire « le problème » — continue d’être à l’avant-plan dans mon travail cette année. Toutes sortes de circonstances semblent s’unir pour remettre le problème de l’action, de la mise en action, sur le dessus de mon bureau. D’abord, il y a mon propre quotidien, rempli à ras-bords de mes multiples responsabilités de professeur, allant des affaires du département aux rencontres avec des étudiants, aux corrections de travaux de maîtrise, aux articles à écrire, et ainsi de suite en une liste interminable qui ne sait que s’allonger. Et les affaires personnelles, les courses, les affaires de la maison… Il n’y a pas de trous dans cette longue suite, il faut les creuser — c’est-à-dire pousser les responsabilités sur le côté pour insérer un espace libre. Si cela … Lire la suite

Danielle Boutet : Ma lettre à Ursula K. Le Guin

Ursula Le Guin va avoir 82 ans cette année, et j’ai peur qu’elle quitte ce monde avant que je me décide enfin à lui écrire. En même temps, une écrivaine est une personne occupée, n’est-ce pas, peut-être que des centaines de gens s’adressent à elle chaque mois, et j’ai lu dans son blog de l’automne dernier qu’elle avait perdu sa secrétaire. Je ne voudrais pas la déranger. Pourquoi lui écrire? Parce que ma relation avec son œuvre est très particulière. Elle ressemble à un viaduc romain, avec ses grandes arches enjambant 35 ans de vie en quelques points symétriques. Le premier livre que j’ai lu fut Les dépossédés, probablement en 1975, au moment de sa parution en français. J’avais lu au sujet des deux grands prix de science-fiction (Hugo et Nebula) que le roman avait remportés, et aussi, j’étais très touchée par le titre. Puis quelques années plus tard, réalisant … Lire la suite

Danielle Boutet : Éloge des artistes mineurs

« Je suis un artiste mineur », me déclarait joyeusement Mel Boyaner, lors d’une conversation à l’improviste en attendant le début d’un spectacle de danse. (C’était quand même il y a quelques années…) J’ai été séduite par cette idée : ce grand artiste dans les soixante-quinze ans, professeur retraité de l’université, qui a exposé à l’étranger, qui avait ce magnifique grand atelier sur la rue Saint-Denis, est encore un « artiste mineur »…! Il était pourtant grand à mes yeux, ce beau monsieur, avec ses œuvres d’une grande profondeur… Que voulait-il dire par là? Il a dit ça avec un brin de fierté, et une onde de reconnaissance et de complicité est passée entre nous. Dans cette idée, il y avait plus que l’acceptation que le fait de n’être pas un « grand artiste » n’a rien d’un échec, il y avait l’idée que cela pouvait être un choix, voire une bénédiction. Aujourd’hui, je pense que la … Lire la suite

Danielle Boutet : Ce difficile « passage à l’acte » de création

Une ébauche de conversation avec Suzanne et Aurélie, l’été dernier, m’est restée longtemps dans la tête. Aurélie est écrivaine, Suzanne artiste en communauté. Nous parlions de ces inhibitions ou de ces peurs qui nous empêchent de réaliser nos projets créateurs : pourquoi le « passage à l’acte », comme dit Sylvie Cotton, est-il si difficile, si laborieux? Toutes les idées que nous ne matérialisons pas, toutes les impulsions laissées en suspens, et nous voudrions pourtant créer davantage. Nous avons commencé par dire comme il est important de s’investir dans la création sans s’inquiéter du résultat. Quelqu’une a fait remarquer que parfois, nous pouvions avoir plus envie d’avoir écrit —ou créé—, que de vivre le processus de création lui-même. On le sait pourtant, il faut écrire pour soi d’abord, vivre le processus créateur pour lui-même, pour l’expérience qu’il est… sans préjuger du résultat. Nous avons alors parlé de cette tendance à intérioriser la réaction … Lire la suite

Danielle Boutet : Une œuvre est toujours l’œuvre de quelqu’un

J’aime bien Joseph Beuys (1921—1986), moi… Autant son imaginaire chamanique et alchimique, que sa vision incantatoire, éclatée et avant-gardiste de l’art. Je m’intéresse particulièrement à la façon dont sa vie et son œuvre sont inter-reliés. Bien sûr, il y a des liens entre la vie et l’œuvre de tous les artistes—comment pourrait-il en être autrement? —, mais dans le cas de Beuys, l’intégration va au-delà de la « vie », la « pensée » et l’« œuvre » : dans tout, de son enfance à sa participation au Parti Vert, en passant par les lièvres, les coyotes et l’Université Internationale, c’est l’artiste qu’on voit. Prises isolément, ses œuvres plastiques sont plus déroutantes qu’autre chose. On parle souvent de lui comme d’un chamane, et c’est peut-être de cette façon qu’il faut le comprendre : les objets et les performances quotidiennes d’un chamane ne se comprennent que dans l’ensemble de sa fonction ; et la Figure du chamane dépasse la … Lire la suite

Danielle Boutet : Comment vais-je bien pouvoir convaincre des artistes ?

Comment vais-je bien pouvoir convaincre des artistes d’écrire sur leur expérience d’atelier, leur expérience artistique? N’avons-nous pas tous été socialisés dans l’idée que l’art et la prose ne vont pas ensemble? On entend même que l’écriture et la verbalisation pourraient tuer l’inspiration… J’essaie de me souvenir si j’ai déjà cru cela. Il me semble que non. Mais peut-être à cause d’un fond superstitieux, j’ai préféré ne pas prendre de chance au début. D’ailleurs, lorsque j’ai commencé à écrire sur l’art, j’ai eu des problèmes. Parfois, ce travail me passionnait tellement que je ne pouvais m’empêcher d’en parler… Et un jour, une artiste avec qui je collaborais sur un spectacle de théâtre m’avait déclaré d’un ton qui ne doutait de rien : « L’art, on en parle ou on en fait ! » Quoi, l’un exclut l’autre? Je vous épargne les détails de notre association tumultueuse, mais disons que les circonstances ont fini par montrer … Lire la suite