Clémentine Nogrel : Insouciance Instinctive

Je suis guidée et grandie par la musique, j’écris sans savoir quel mot sera le suivant. J’écris parce qu’il faut commencer. Commencer, c’est recommencer là où il n’y a ni fondations ni histoire. Écrire, c’est se lancer dans une affaire universelle. J’écris. Je réussis à me jeter grâce à un moteur, mon moteur principal. Écrire quand la musique nous porte, c’est faire un duo, c’est multiplier l’imagination, faciliter la divagation. Écrire à deux tout en restant l’unique être qui écrit. Mes doigts dansent sur le clavier et accompagnent la musique. Je n’ai pas besoin de réfléchir, je n’ai pas besoin de m’arrêter. Ça coule…

Pour combien de temps ? Pendant combien de temps écrire de cette manière pourra-t-il marcher ? Je fonctionne à l’instinct, je carbure aux rêves et aux utopies. J’aime ça. Je ne suis pas sûre que cela soit la meilleure façon d’écrire/vivre. Je ne suis pas sûre qu’il existe une vraie bonne et universelle façon d’écrire/vivre. Si nous sommes ce que nous écrivons, laissez-moi lire le monde entier ! Je ne sais pas comment commencer car je ne sais pas qui je suis, du moins, pas totalement. J’aimerais rendre un travail exceptionnel, digne des grands auteurs. Oh ! Je n’ai jamais eu la prétention d’en être capable, mais j’estime que mon travail doit être parfait car je me demande la perfection, toujours. Ce que je ne demande pas aux autres. J’aime les défauts des autres, toutes ces petites choses qui les rendent uniques, qui donnent le charme. Avoir du charme, c’est merveilleux. Avoir du charme, c’est déjouer la perfection. C’est la contradiction idéale quand le charme devient la perfection humaine. Lorsqu’il s’agit de ce que j’appellerais une beauté matérielle, donc physique, je me plais à penser que je n’aime pas les gens qui ont eu de la chance. J’aime les gens qui ont de la magie en eux.

J’avais un sujet. Je ne sais pas suivre les sujets. Étant donné la difficulté que j’ai eue avant de commencer cet essai, j’ai décidé d’utiliser l’unique méthode, celle qui marche, toujours. Je me lance dans une aventure. J’écris à mon insu. Je suis portée par moi-même vers un endroit que je ne connais pas. C’est merveilleux de pouvoir s’offrir un tel voyage. Il faut tout de même préparer son sac, avant l’aventure des mots. On ne s’offre pas un road trip vers Clémentine aux pays des merveilles sans s’équiper. Il faut une préparation mentale. Comment se mettre dans une bulle ?

On ne se lève pas un beau matin avec un éclair de génie. On va prendre un thé, d’abord. Puis un café, ensuite. Une cigarette après le pain au chocolat. Une douche. Diverses banalités et un moment d’amitié échangé avec ses colocataires. Quelques flocons tombent et mon cœur de sudiste s’illumine. C’est féerique, irréel. On y vient. On se concentre parce que le « laisser aller » est partout. Dans les photos de mes proches placardées sur mon mur, dans les murmures de ma colocataire qui récite ses cours de marketing dans la chambre d’à coté, dans ma propre imagination. Il y a aussi mon fabuleux talent de déconcentration. J’ai la capacité d’attention d’une enfant de trois ans. N’est-ce pas en fait une capacité d’attention multiple ? Essayer de considérer l’ensemble du monde au travers de mes réflexions. C’est une étrange faculté que d’envisager ce qu’il y a d’inattentif en moi au lieu d’examiner ce qui est déjà appliqué.

Voilà. Je m’égare. Je m’égare toujours, mais quitte à vivre avec, j’essaye d’en faire une force. Mon fabuleux talent de déconcentration, pourrais-je le guider vers des mots ? Le concentrer dans l’écriture ? Le ranger dans un endroit à « pro prié » ! « Au fond, est-ce que ranger ça ne revient pas un peu à foutre le bordel dans son désordre ? » (Philippe Geluck)

C’est tout moi. C’est l’unique chose que j’aime chez moi, celle dans laquelle je me retrouve constamment car elle me caractérise. Clémentine aux pays des merveilles, c’est moi, sous la plus belle lumière. C’est aussi celle que je ne sais pas gérer, celle qui sans lumière se transforme en imaginaire-psychotique sous absinthe d’un mézigue-Lewis Carroll. C’était ça, le risque. On ne peut que rêver car « plus claire la lumière, plus sombre l’obscurité… Il est impossible d’apprécier correctement la lumière sans connaître les ténèbres. » (Sartre)

Il me semble que lorsque nos rêves, nos envies, nos fascinations sont saines, elles sont réalisables. L’équilibre dans le rêve, c’est de ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre. C’est dans la subtilité, dans le réel… Les fictions et les réalités, dit Rousseau, ne sont pas séparées les unes des autres. Le rêve, afin qu’il ne devienne pas frustration, doit s’adapter au réel. Il ne peut pas être le réel. Quel réel ? Quelle réalité ? Notre réalité est intime et individuelle. C’est ça, la rêverie, l’intime. C’est possible puisque notre réalité ne dépend que de nous. C’est un endroit merveilleux parce qu’individuel et privé, sans nécessairement être un secret. Quelle chance ! Nous sommes nos propres contes ! Nous sommes chacun un des auteurs du plus complexe conte merveilleux de l’univers. En cela, nous sommes unis.

Nous avons en nous des trésors de rêves et d’émotion. Le rêve, c’est d’abord être sensible et entrer en résonance avec le monde qui nous entoure. À ce qui est précieux. Le monde dans lequel nous vivons actuellement forme ma culture et ma façon de voir les choses. Le monde dans lequel je vis aujourd’hui s’autodétruit. Ne pas prendre soin de sa planète, c’est se détruire soi-même. Alors, à mes yeux, ce qu’il y a de plus précieux, c’est la nature. Les moindres minuscules endroits de nature, de pureté. Ce qui diffère, c’est le mode d’expression choisi pour amener ses rêves dans la réalité commune de l’humanité.

Se trouver une passion pour l’écriture et les mots, c’est merveilleux, mais cela appelle à une écoute de soi et à une considération de tout ce qu’on a pu refouler et nier depuis toujours, et en ça, c’est l’épreuve la plus difficile au monde. Est-ce qu’elle en vaut la peine ? En fait, je ne crois pas qu’il y ait question à poser, car il n’y a pas de choix à faire. « Celui qui médite vit dans l’obscurité ; celui qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. Nous n’avons que le choix du noir. » (Victor Hugo)

Une fois qu’on a réveillé notre esprit qui dormait depuis si longtemps, il ne veut pas retourner se coucher, il veut vivre. Quelle est cette chose incroyable qui, une fois que la porte n’est qu’à peine entrouverte, va la pousser de toutes ses forces sans jamais la refermer ? Maintenant je dois nourrir un esprit qui est bel et bien vivant. L’écriture est cette nourriture. Aujourd’hui, l’écriture est tout aussi importante que mon alimentation. Elle ne l’est pas moins, elle ne l’est pas plus. C’est seulement qu’auparavant, je n’étais qu’un corps. L’écriture, c’est quand l’esprit vit. Comme le mouvement permet au corps de se sentir vivant.

Exposer les mots, c’est voyager soi-même. Sans l’aide de personne. Je dirais plutôt, avec la contrainte de l’autre, de la vie, à l’extérieur. Celle qui ramène à une réalité partagée. Je ne veux pas déformer, ni pervertir ma réalité. L’écrit se partage, l’écriture est intime. C’est un moment qui n’appartient qu’à moi, un moment magique, un voyage isolé dans le présent de sa transhumance.

Cet écrit est ma matière. Je ne veux pas mentir. Je veux qu’elle soit une authentique représentation de ce que je suis, dans sa plus grande incohérence. C’est seulement ensuite que je me plais à espérer que cette matière volera de ses propres mots.

Une fois que tout est là, l’écrit se fond doucement au reste du monde. Il devient collectif, il devient hors de nous, il vit sans nous. Pour sa première existence au-dehors de l’auteur, il va agir sur l’auteur lui-même. Il y a le moment particulier de la relecture de son texte. Je me suis souvent faite la réflexion selon laquelle j’aime me relire car ça me permet de me comprendre. La magie de la rétroaction. Le texte qui, avant de prendre sa place dans la réalité collective était indissociable de son auteur, devient alors autonome. Un écrit, c’est l’instant. Dès lors que les mots se posent sur le papier, ils échappent à l’instant et se transforment en souvenir. En fait, les mots sont là pour rappeler à son auteur un instant qu’il ne peut fixer autrement que par l’écrit. Le moment de la relecture est en quelque sorte une prise de conscience, une distinction des idées floues d’un présent perdu.

À ce moment de la vie d’un texte, il y a encore la fraîcheur de la nouveauté, jusqu’au moment où l’écrit va heurter d’autres réflexions, d’autres réalités. L’auteur ne veut pas perdre cette fraîcheur et le souvenir de l’instant en amenant d’autres souvenirs se cogner à l’empreinte de son espace privé. C’est en ça qu’il existera toujours une appréhension quant à amener son texte au monde. Il ne dépend plus de nous mais pourtant il restera lié pour toujours à son auteur. Dure contradiction que d’avoir la nécessité intime d’écrire tout en ayant peur de son impact.

Alors, lorsque l’écrit devient universel, si l’auteur y a réellement apporté toute son âme, « des miracles se produisent ».1

Ma volonté, quoique quelque peu inconsciente, était de voyager à travers mon incohérence. Entrer en résonance avec les mots. Pratiquer l’action boomerang de l’écriture. Ceci est une mise en abîme. L’expérience exclusive des mots. Écrire sur l’écriture. Expérimenter un voyage inconscient et instinctif tout en l’analysant, en le regardant droit dans les mots afin de vivre, non seulement l’écrit, mais le présent. Expérience ultime que de poser des mots pour converser sur ces mêmes mots. Ce texte est le résultat de ma recherche. Se lancer dans les mots m’a menée à une réflexion sur l’écriture et sur la capacité de l’homme à développer un imaginaire, à accepter l’incohérence et l’absurdité de ses vagabondages. L’imaginaire ne se soumet à aucune règle. Je me plais à penser qu’il existe un lieu, intime à chacun, non loin de la philosophie, sympathisant avec la poésie et dans lequel on peut essayer de se glisser, avec patience et naïveté, simplicité et innocence.

Lewis Carroll contait qu’Alice serait « curieuse, extravagamment curieuse », ce qui fait d’elle l’exploratrice idéale. Elle brille d’une insouciance instinctive, en s’engageant dans le terrier du Lapin sans songer un seul instant à la manière dont elle pourra en ressortir…

 

  1. Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois : « Ce qu’il y a devant nous et ce que nous laissons derrière, ceci est peu de chose comparativement à ce qui est en nous. Et lorsque nous amenons dans le monde ce qui dormait en nous, des miracles se produisent ».

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