Danielle Boutet : Autotélisme (3e partie) : le pouvoir de l’attention

(Je continue ici ma réflexion sur l’autotélisme. Je crois effectivement qu’il s’agit d’une faculté humaine d’une immense importance, et ce, particulièrement en lien avec l’expérience artistique. Comme j’y reviens souvent dans mes réflexions et mes recherches, je propose ici un troisième volet à ma définition.

«Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu», écrivait Simone Weil (Attente de Dieu, Fayard, 1966, p. 68)

Dans mon premier billet sur l’autotélisme, en mai dernier (http://www.recitsdartistes.org/carnet/8_autotelisme-autotelique-une-definition ), je m’étonnais du fait qu’un mot désignant une réalité si importante de l’expérience humaine soit si rare. En réalité, jusqu’à ce que Csikszentmihalyi l’utilise dans les années 1990 dans un livre sur la psychologie du bonheur, on peut dire que ce mot n’existait pas en français — du moins dans l’acception présente (il faisait partie du vocabulaire spécialisé de l’analyse littéraire). Or je crois que l’autotélisme est une faculté humaine d’une immense importance, et ce, particulièrement en lien avec l’expérience artistique. Comme j’y reviens souvent dans mes réflexions et mes recherches, je propose ici un troisième volet à ma définition.

Csikszentmihalyi en parle lui-même, cette faculté est intrinsèquement liée à l’attention. En fait, ce qui compte, dans les activités autotéliques, ce n’est pas la nature de l’activité en tant que telle, mais bien le fait qu’elles requièrent toute notre attention pour une période de temps plus ou moins longue. Que ce soit un jeu vidéo ou un problème de géométrie, un travail exigeant habileté et minutie ou encore une activité répétitive comme les illustrations d’un film d’animation, ce qui rend l’activité autotélique bénéfique pour l’esprit, c’est le fait qu’elle mobilise toute notre attention pour un temps donné. Et je continue de trouver remarquable qu’une activité de concentration sur une certaine période de temps puisse avoir un effet aussi structurant sur notre vie psychique (j’y reviens).

Donc d’une certaine façon, on peut dire qu’un synonyme de l’autotélisme serait la faculté d’attention. Or contrairement à l’autotélisme, on a beaucoup réfléchi sur cette faculté d’attention au cours de l’histoire, surtout en philosophie et en psychologie. (Et on est destiné à en parler encore beaucoup, car le déploiement rapide des nouvelles TIC change les modalités d’utilisation de notre attention.)

Au cours de l’évolution humaine, chaque culture a mis au point des activités spécialement conçues pour faire vivre des expériences intenses. Même les sociétés moins avancées sur le plan technologique ont développé l’art, la musique, la danse et les jeux. Les aborigènes de la Nouvelle-Guinée, par exemple, passent plus de temps à recueillir, dans la jungle, des plumes colorées pour leurs cérémonies qu’à chercher de la nourriture. Et cela est loin d’être une exception ; les arts, les jeux et les rituels requièrent plus de temps et d’énergie que le travail dans un grand nombre de cultures. (Csikszentmihalyi, p. 90)

Toutes les cultures ont déployé des méthodes et des techniques faisant grand usage de la concentration et l’attention. Plus encore, nous valorisons et admirons les objets ou activités exigeant beaucoup d’effort mental : cet effort a une grande valeur, souvent reflétée d’ailleurs dans le prix de ces objets ou performances, ce qui suggère que l’investissement de l’attention a une valeur en soi. Et je crois effectivement que le centrement de l’attention est aussi important pour la santé et les performances humaines que toute autre activité de survie. Csikszentmihalyi parle de « néguentropie psychique » : selon lui, savoir se concentrer permet de mettre de l’ordre dans les contenus psychiques. C’est un peu comme réguler le flux chaotique d’un cours d’eau dont le parcours serait très irrégulier, pour lui permettre de s’écouler librement, avec fluidité. D’ailleurs, le titre original du livre de Csikszentmihalyi est le mot anglais « flow ». La faculté d’attention est essentielle à cette régulation, c’est elle qui l’opère ; alors que la distraction, au contraire, engendre le chaos intérieur et une perte de contrôle des contenus psychiques — comme perdre la maîtrise d’un véhicule. Ce n’est donc pas tant ce que nous pensons, c’est-à-dire la nature de nos pensées, qui détermine la santé psychique ou l’expérience optimale, mais leur aspect ordonné, fluide.

Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également. (S. Weil, op. cit., p. 67-68)

Toute la pensée de Csikszentmihalyi sur le bonheur repose sur cette notion d’une activité (souvent gratuite) qui occupe l’esprit. Or ses descriptions rappellent beaucoup le jeu : activité gratuite par excellence, présente dans toutes les cultures et à tous les âges, monopolisant d’immenses ressources individuelles et collectives pour le simple plaisir, exigeant souvent une attention soutenue, favorisant l’expérience optimale et le bonheur.

Je crois effectivement que savoir jouer est une condition essentielle à une vie riche et heureuse. Mais je crois aussi qu’il y a quelque chose d’autre. Dans mon expérience du moins, tout n’est pas égal. Premièrement, les jeux ne sont pas tous égaux : certains sont plus exigeants que d’autres (d’ailleurs, Csikszentmihalyi insiste sur le fait qu’une activité autotélique doit être adaptée à la personne : elle doit être exigeante, mais réalisable. Si le jeu est trop difficile, il perd sa fonction positive, de même s’il est trop facile). Certains sont aussi plus complets que d’autres, impliquant à la fois des performances physiques, psychiques et intellectuelles. Certains sports exigent plus de précision, d’autres plus d’endurance, certaines activités sont plus émotionnelles (l’interprétation de musique), d’autres plus intellectuelles (le jeu d’échecs), et ainsi de suite. On voit tout de suite que la fonction de concentration de l’attention se module selon les autres facultés impliquées. Mais surtout, il me semble qu’on ne fait pas que passer le temps. D’abord, à force de pratiquer, nos performances s’améliorent. Et puis d’une façon générale, on évolue : on grandit en force, en profondeur, en clarté, en complexité.

Comme les plantes, l’esprit humain croît, tourné vers la lumière. Il est important de souligner l’aspect « naturel » de cette tendance à la croissance : croissance en quantité et en qualité. N’est-ce pas exactement ce que fait la nature? Laissé à lui-même, tout écosystème tend à accroître sa richesse : il devient plus foisonnant, plus luxuriant, plus complexe, plus diversifié. L’esprit humain ne fait pas autre chose : il s’enrichit, s’approfondit, s’élargit, s’élève, se complexifie, s’intègre, se spécifie. Et ce qui l’aide à évoluer, c’est au fond tout simple : sa capacité à porter attention.

Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, […] dans un domaine quelconque de l’intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine. (S. Weil, op. cit, p. 68)

 

 

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