À propos d’une corespiration

Julie Roch-Cuerrier et Joséphine Rivard se sont rencontrées en 2017, dans le cadre du projet d’exposition Écologies/Ecologies, présenté à la galerie AVE – Arts Visuel Émergents à Montréal. Presque immédiatement, une relation d’intérêt et d’entraide s’est installée entre l’artiste et la commissaire. Elles ont depuis poursuivi leur collaboration en entretenant une conversation écrite et orale sur leurs pratiques respectives, et en développant ensemble des idées communes. À l’automne 2019, dans l’idée de travailler à la confection d’un nouveau projet d’exposition nommé Respirer/To Breathe, Julie et Joséphine ont ressenti le besoin de cristalliser leurs échanges dans une réflexion sur certaines préoccupations communes comme le temps, la bienveillance et la corespiration.

Corespiration Roch-Cuerrier
Corespiration, 2020, verre soufflé, fleurs, solution de vert-de-gris, processus temporels
Roch-Cuerrier

10 octobre 2019 – Joséphine: Julie, on s’est rencontrées durant l’hiver 2017 dans le cadre d’un projet d’exposition mené par Marie-Charlotte Carrier et moi, dans une petite galerie située à Saint-Henri, Montréal. C’était notre première expérience de commissariat en tandem, et nous avons intitulé le projet Écologies/Ecologies. Nous avons eu le grand plaisir d’exposer tes œuvres aux côtés de celles de Jessica Slipp et de Caroline Mauxion. Entre notre première rencontre à l’hiver et le début de l’exposition en juillet, une collaboration s’est doucement tissée au sein de ce projet simple, mais réellement enrichissant pour chacune de nous, je crois. Nous avons finalement gardé contact et notre discussion s’est poursuivie à travers plusieurs échanges, écrits et oraux, professionnels et amicaux.

Je me plais à me remémorer notre rencontre parce que je remarque que le temps n’est pas toujours un facteur prépondérant aux initiatives artistiques, et qu’il est rare de pouvoir en bénéficier pleinement. «Prendre le temps» demeure un luxe, trop souvent écarté des processus créatifs. Cela dit, cette conversation entamée avec toi en 2017 m’apaise et me prouve qu’il est possible, et même essentiel, de concevoir une réflexion à long terme avec une consœur. Je remarque au sein de notre rapport une envie commune, sans précipitation, de s’interroger sur l’art et son contexte dans un rythme à contretemps du système productif mis en place. J’aimerais donc débuter en te demandant si, comme moi, tu réfléchis au potentiel d’une relation artiste-commissaire étendue dans le temps; serait-ce là une définition que nous pourrions donner à la pratique curatoriale actuelle ?

19 octobre 2019 – Julie: Je trouve intéressant que d’emblée tu soulèves cette idée de «prendre le temps» pour amorcer notre conversation. De plus en plus, je me rends compte de l’importance de la lenteur et du passage du temps dans ma démarche; cela fait partie de mon questionnement. On avait commencé à en discuter lors de l’exposition Écologies/Ecologies en lien avec l’effacement méticuleux des pages de mon atlas: l’aspect méditatif associé à la répétition de ce geste. On a continué à en parler plus récemment à cause de mes recherches actuelles dans lesquelles le cycle de croissance d’un pigment dicte la progression. L’importance de la lenteur prend ici tout son sens, c’est une obligation. D’une certaine façon, je vois cette conversation que nous venons d’amorcer à long terme, comme une nouvelle manière pour moi de continuer à explorer un questionnement déjà bien présent dans ma pratique, cette fois sous la forme d’un dialogue.

Je trouve très inspirante l’idée que tu soulèves de définir la pratique curatoriale par la temporalité; l’idée d’une relation qui se déroule dans le temps. Cette définition enrichit, je crois, l’idée de commissariat d’une potentialité nouvelle. Elle met en relief l’idée d’accompagnement plutôt que l’idée d’une relation de travail contractuelle et temporaire. C’est une notion dont on a parlé à quelques reprises déjà; tu mentionnais que pour toi, l’idée d’accompagnement est au cœur de la pratique curatoriale. Est-ce que cela a toujours été le cas? Si non, qu’est-ce qui a marqué ce changement d’idéologie dans ton approche au commissariat?

28 octobre 2019 – Joséphine: L’accompagnement est une idée qui résonne énormément en moi à l’heure actuelle. Elle évoque le travail d’équipe et la collaboration. «Accompagner» désigne selon moi une sincère réciprocité entre deux têtes, entre deux instincts; il s’agit de réfléchir ensemble, d’avancer ensemble, dans le but de se rendre conjointement à une zone de contact. Nos cheminements se développent simultanément, et on découvre au même rythme les étapes futures.

Concernant ta question sur mon approche du commissariat, je ne peux m’empêcher de réfléchir d’abord au bagage académique que j’ai reçu. Durant mes études universitaires en histoire de l’art, l’enseignement du commissariat d’exposition m’a été transmis de manière très critique. C’est comme si, dans l’idée de vouloir nous mettre en garde ou de nous surconscientiser sur les risques d’une telle pratique, le rôle du commissaire nous a été appris en contre-exemples. Pour résumer cette critique curatoriale en quelques mots, la pratique du commissaire a souvent été pointée du doigt pour ses conceptions parfois maladroites et hiérarchisantes, évoluant au sein d’un monde de l’art friand de vedettariat et d’autopromotion. Jamais je ne nierai que l’histoire des expositions regorge de situations déséquilibrées entre commissaires et artistes; ces exemples se multiplient de façon évidente dans l’explosion d’événements internationaux et de star-systèmes qui vantent les personnalités flamboyantes de ces auteurs.trices d’expositions. Je me rends compte toutefois que j’ai moi-même adopté un discours somme toute très critique à l’égard du commissariat d’exposition et que souvent, je n’ai pas su affirmer mon désir d’expérimenter cette pratique.

Pourtant, les exemples de «bon» commissariat existent, mais rarement sont-ils mis de l’avant comme tel. J’aimerais sincèrement qu’on en fasse autant la promotion, que ce ne soit que pour diffuser la richesse positive de ce genre de travail d’accompagnement. Par exemple, la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum pour le pavillon de la France à la Biennale de Venise 2019, intitulée Deep See Blue Surrounding You, me semble avoir été réalisée dans un respect et une envie sincère de mettre à profit deux bagages différents. Sans avoir pu visiter l’exposition, la documentation critique sur laquelle j’ai pu mettre la main dépeint un projet pertinent et sensible. Qui plus est, je me réjouis sincèrement de voir deux femmes travailler en équipe…

Bref, pour y revenir, cette notion d’accompagnement ne m’est pas venue du milieu des arts visuels, étrangement; elle est plutôt apparue du côté du théâtre, lors d’une conversation avec une amie dramaturge. En décrivant ses activités quotidiennes, elle m’a dit réaliser un travail d’accompagnement avec les artistes: recherches, discussions, remises en question, la dramaturgie s’infiltre dans l’écriture du texte et de la mise en scène de façon à enrichir certains processus. Il s’agit finalement d’une relation d’aide, mais qui se nourrit mutuellement des deux parties. La dramaturgie peut servir de levier, elle peut engendrer le doute, ou même ouvrir des portes insoupçonnées, mais elle se base avant tout sur le bagage de l’artiste ou de l’autrice ou de l’auteur avec qui elle collabore. En prenant connaissance de la nature de ce rôle, j’y ai tout de suite vu un lien avec la pratique curatoriale que j’aimerais exercer. J’y vois énormément de similitudes! Et on dira que la vie est bien faite, car je débute ce mois-ci un premier contrat de dramaturgie avec l’équipe de création du spectacle Tout Passera, prévu au Théâtre Prospero en mars 2020.

Finalement, je pense que dans l’idée d’accompagnement se dessine une fois de plus une profondeur que seul le temps peut mener à terme. C’est dans la durée et dans l’attention portée aux choses qu’on touche une vérité, c’est dans la compréhension mutuelle, dans le temps qu’on prend à connaître quelqu’un, que la vraie conversation se tisse. Qu’en penses-tu? Est-ce qu’il te vient en tête des exemples de commissariat qui t’inspirent particulièrement? Est-ce que le fait que tes recherches créatives découlent de processus lents a déjà posé problème dans le cas d’une collaboration?

1er novembre 2019 – Julie: Je suis tout à fait d’accord avec toi! J’aimerais en profiter pour aborder le concept de corespiration, car je crois que l’idée d’accompagnement y trouve écho. Le titre qu’on a instinctivement donné à cette conversation, À propos d’une corespiration, prend ici tout son sens. Le mot corespiration évoque pour moi un dialogue ou une relation intime, un événement silencieux, mais fondamental, dont le préfixe annonce une action qui implique un «avec» ou un «ensemble». C’est un concept auquel j’ai commencé à réfléchir en lisant l’essai de Franco « Bifo » Berardi Breathing: Chaos and Poetry (2018), dont je te parlais lors de notre dernière rencontre. J’ai trouvé passionnant le parallèle qu’il y développe entre le concept de société et celui de respiration, l’idée que chaque respiration singulière est enchaînée avec la respiration des autres pour former une corespiration, ce que nous appelons société. L’acte de respirer est à la fois le point de départ et le rythme fondamental de cette structure. C’est une perspective très humaine du temps et de la société, qui évoque l’idée d’une réalité commune qui évolue lentement, une respiration à la fois.

Quelle coïncidence que tu mentionnes la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. J’ai eu la chance de visiter la Biennale cet été et un des éléments qui m’a le plus frappée de l’exposition au pavillon de la France était la présence et le rythme d’une respiration qui marque la trame sonore du film au centre de l’installation. J’en retiens une chorale de voix et de respirations qui tentent de s’accorder au même rythme, qui s’éloignent et se rejoignent, pour créer une étrange harmonie, une respiration commune, en quelque sorte. C’est fascinant de voir que l’idéologie et la sensibilité derrière le travail de commissariat se reflètent dans l’expérience de l’installation.

C’est intéressant la manière dont tu décris le rôle de dramaturge. Quand tu mentionnes les recherches, les discussions et les remises en question, ça pourrait tout aussi bien être une conversation à propos du monde des arts visuels; on y trouve des processus et des préoccupations communes. Pourtant, la relation entre l’artiste et le commissaire est bien différente. Je pense que la pratique curatoriale aurait tout à apprendre de cette notion d’accompagnement présente au théâtre. Un désir d’accompagnement occupait mes pensées depuis que j’ai terminé la maîtrise, et il s’est infiltré dans ma pratique sous la forme d’une pratique collaborative dans la dernière année. Comme tu le sais, je collabore avec deux autres artistes en arts visuels, Clara Cousineau et Eve Roy, sous le nom de projet Rencontre autour d’une table: une série d’événements explorant les notions de collaboration, d’hospitalité et d’échange. C’est l’espoir de créer un espace inclusif pour partager pensées et processus, luttes et désirs entourant la condition d’être artiste qui a été l’élément déclencheur de notre pratique collaborative. Rencontre autour d’une table est née d’une volonté d’aborder l’état de précarité du contexte contemporain et de briser l’isolement de l’artiste grâce à une approche collective. Ça a été bénéfique, je dirais même thérapeutique, pour nous de créer cette plateforme d’échanges. D’une certaine manière, cette table est devenue une zone de contact, entre nous, nos pratiques et différents intervenants.Tu avais donc accepté notre invitation, en mars dernier, à participer à un de nos événements; je pense que ça a été un moment clé dans le développement de notre corespiration. Il y avait mon œuvre, Temporal Body, au centre de la table: un geste performatif qui se manifeste par un morceau de soie absorbant une solution de vert-de-gris. C’est à ce moment, je crois, que l’idée de durée et de lenteur a commencé à prendre forme dans notre conversation. Tu me demandes si la lenteur du processus dans ma pratique m’a déjà posé problème dans une collaboration. Plus que la lenteur, je crois que c’est le caractère incertain et instable des matériaux que je choisis d’explorer et la place de l’expérimentation dans ma démarche qui peuvent parfois rendre les collaborations difficiles. Pourtant, c’est exactement là où réside mon intérêt pour les pigments avec lesquels je travaille: dans leur instabilité ainsi que leur propriété d’évoluer avec le temps et en réponse à leur environnement. D’une certaine manière, il y a ici aussi, dans ma relation avec ces pigments, une compréhension et une conversation qui se développent dans le temps, et que seul le temps peut mener à terme.

Temporal Body Roch-Cuerrier
Temporal Body, 2019, soie, solution de vert-de-gris, dalle d’Hydrocal, processus temporels
Roch-Cuerrier

30 novembre 2019 – Joséphine: On discute depuis le début de la collaboration entre artiste et commissaire, mais la collaboration entre artistes est tout aussi pertinente à aborder! Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, car il s’agit selon moi d’une collaboration peut-être plus sensible et délicate de par la position de l’artiste face à un pair, et la nature similaire du travail. La conjugaison de plusieurs pratiques artistiques, de plusieurs paroles et instincts est-elle plus difficile entre artistes selon toi? En même temps, tu parles d’un grand bénéfice thérapeutique qui s’est créé suite à la formation de Rencontre autour d’une table; comme quoi certaines relations peuvent fondamentalement être salvatrices.

Je rebondis sur une autre idée, car la collaboration entre Clara, Eve et toi m’inspire beaucoup de force et de bienveillance, similairement à ce que j’ai ressenti en lisant sur le projet de Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. Ma sœur Adèle m’a récemment offert le catalogue d’une exposition qui a eu lieu en 2015-2016 au Musée Sztuki, à Lodz en Pologne, dont le titre ne cesse de m’émouvoir: All Men Become Sisters. L’exposition en soi traitait de sisterhood dans les arts, c’est-à-dire de l’esprit de sororité, des années 1970 à aujourd’hui. Ce concept de sororité, popularisé par les mouvements féministes durant les années 1970, s’est développé en écho à l’idée de brotherhood, ou de fraternité, considéré comme véritablement toxique dans les sociétés patriarcales actuelles. Le mot est d’une grande puissance selon moi.

En plus d’être un ouvrage franchement pertinent sur des pratiques artistiques féministes et sur une politique de la division sexuelle dans plusieurs sphères sociales, les textes contenus dans ce catalogue d’exposition m’ont permis de pousser mes réflexions sur la solidarité féminine et sur la richesse d’une entraide fondamentalement ancrée dans une éthique bienveillante (on parle précisément d’ethics of care). Une phrase de l’autrice Joanna Sokolowska a particulièrement résonné durant ma lecture: “Sisterhood rejects the linear depiction of time as a tool used by patriarchy to discipline imaginations for the purposes of the dominant growth ideology. Sisterhood is a machine of minor history, one whose vibrations are shattering the majoritarian, dominant canon of culture.”

2 décembre 2019 – Julie: C’est vrai que les débuts de Rencontre autour d’une table n’ont pas été faciles, ça a pris du temps pour qu’on s’apprivoise. D’une certaine manière, il fallait laisser le temps à nos pratiques de se «mouler» les unes aux autres, et de nous situer dans cette collaboration. Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, mais je trouve qu’il y a tout de même beaucoup de similarités entre ma collaboration avec Clara et Eve et ma collaboration avec toi. Plus que des relations définies par une dynamique de rôles, c’est vraiment l’idée d’accompagnement qui définit la collaboration dans les deux cas. C’est une notion qui revient souvent dans nos échanges. Je suis contente que tu abordes les pratiques artistiques féministes, car je trouve que c’est pertinent de lier cette volonté d’accompagnement à la notion de solidarité féminine. Peut-être que c’est justement ce désir de créer un environnement de travail plus féministe, une sisterhood, qui a été un des éléments déclencheurs de nos pratiques collaboratives!

Cela dit, j’aimerais revenir sur les propos de Joanna Sokolowska. Ça m’a tout de suite fait penser à un autre passage du livre Breathing: Chaos and Poetry: “In the industrial age, when a dominant rhythm was imposed on spontaneous rhythms of social subjects, power could be described as a code aligning different temporalities, an all-encompassing rhythm framing and entangling the singularity of individuals’ refrain.” Je trouve passionnant cette association entre les idées de pouvoir et de temporalité, entre les concepts de patriarcat et de linéarité du temps. Avec cette perspective, c’est intéressant d’analyser la temporalité qu’on a instinctivement choisi d’adopter dans notre collaboration et dans les différents projets que l’on conçoit ensemble: une temporalité cyclique qui prend source dans un processus d’échanges mutuels. Sans être ouvertement féministe dans notre propos, je crois tout de même que la sensibilité derrière le projet est ancrée dans des idéaux fondamentalement féministes: la responsabilité, l’attention, le soin, la communauté, la collaboration, etc. Je ne pense pas qu’on en ait déjà parlé, mais as-tu déjà considéré ta pratique curatoriale dans la perspective de l’écoféminisme?

17 décembre 2019 – Joséphine: C’est tout à fait juste! Nous n’avons jamais discuté d’une thématique féministe à proprement parler dans nos derniers projets collaboratifs, bien que j’ai la grande impression que l’idée a été sous-jacente à plusieurs reprises. Le mouvement féministe est une cause à laquelle j’adhère. Et je suis d’avis que mon engagement doit être clamé, haut et fort, tant qu’il le faudra. J’avoue toutefois que j’aime bien l’idée d’un féminisme relationnel qui se développe naturellement, instinctivement, rituellement. C’est utopiste peut-être de croire en un monde où nous n’aurons plus besoin de crier pour qu’on entende les femmes et toutes celles qui s’identifient comme telles; cependant le fait d’entretenir des relations où le féminisme est sans équivoque me donne franchement espoir.

Notre première collaboration en 2017 pour l’exposition Écologies/Ecologies incarne pour moi cet esprit de sororité. Marie-Charlotte et moi, dans notre première expérience de commissariat indépendant, avons véritablement cherché à façonner un projet sur des bases solides et respectueuses. Marie-Charlotte avait plus d’expérience que moi à l’époque, et l’attention avec laquelle elle a instauré les fondements du projet et écouté sincèrement chacune des personnes impliquées m’a fortement marquée et a indéniablement forgé ma propre pratique. Ensuite, j’éprouve une grande fierté à l’idée d’avoir collaboré avec trois femmes (Caroline Mauxion, Jessica Slipp et toi), une décision basée sur vos œuvres qui ont su faire écho à nos sensibilités communes. Je n’ai réalisé l’importance d’un tel choix que lorsqu’un journaliste m’a posé la question, à savoir si notre geste curatorial découlait d’une prise de position militante féministe. C’est amusant comme tout doit être justifié parfois alors que, pour nous, ces décisions étaient tellement intuitives.

L’écoféminisme est une nouvelle zone de recherche pour moi et j’y trouve énormément d’intérêt. Je ne pense pas vouloir définir ma pratique curatoriale selon un angle précis pour le moment, mais il est vrai que la conjonction des théories féministes et écologistes résonne fortement chez moi, surtout dans le contexte actuel où les prises de position face à la crise environnementale et au capitalisme patriarcal sont nécessaires. Sans être une experte sur le sujet, j’affirme cependant qu’il est juste de se questionner sur le futur des relations sociales et économiques d’un point de vue écologiste et même si ces réflexions peuvent être teintées d’inquiétude, je souhaite relever la poésie dans les idées de sororité, de bienveillance et de jardin global. Les théories de l’éthique du care de Carol Gilligan mettent le doigt sur plusieurs de ces approches relevant de la parole et de la relation. Dans son ouvrage In a Different Voice (1982), qui demeure la référence philosophique et psychologique sur le sujet de l’éthique du care, elle définit la voix comme étant le fondement des relations humaines; c’est ce qui nous permet d’agir, de nous positionner. Elle souligne surtout que la parole est dépendante d’une écoute et ajoute justement ces mots, qui trouvent étrangement leur place dans notre discussion: “Speaking and listening are a form of psychic breathing.”

Garden of Time Roch-Cuerrier
Garden of Time (Accelerated Life Test), 2020, vert-de-gris, photographié en ultra macro
Roch-Cuerrier

Je peux lire la notion de corespiration dans cette phrase: un engagement est fondamental de nos jours, mais il s’active dans sa réception chez un autre parti. Qu’en dis-tu?

6 janvier 2020 – Julie: Oui absolument! Jusqu’à présent, on a plutôt abordé la notion de corespiration comme une forme de dialogue, un échange psychique plus que physique. En lisant la citation de Carol Gilligan, j’en suis venue à me questionner sur les similitudes entre l’acte de parler et l’acte de respirer: ce sont tous deux des processus d’échange. On parle bien souvent de l’interdépendance qui lie les notions de parole et d’écoute, mais qu’en est-il des notions d’inspiration et d’expiration? N’y a-t-il pas là aussi une certaine forme d’interdépendance, de réciprocité?

Quand on parle de la notion de corespiration je pense qu’il est important de se rappeler que l’air est notre bien commun fondamental. C’est ce qui nous lie physiquement les uns aux autres. J’irais jusqu’à dire que c’est une forme d’engagement; dans l’acte d’inspirer et d’expirer, nous partageons une intimité. Je trouve qu’il y a quelque chose de très poétique dans cette action: breathing in, breathing out. D’une certaine manière, cet échange de carbone est un contrat biologique que nous entretenons les uns avec les autres. Constamment, sans y réfléchir, nous échangeons des fluides corporels à travers l’acte de respirer. C’est notre contact premier et fondamental avec l’Autre. L’acte de respirer connecte notre monde interne au monde externe.

Notre organisation en société ajoute, je crois, une dimension sociale à ce contrat. La vie en ville, à travers la cohabitation, précipite et accentue cet échange, cette intimité partagée. Du point de vue écologique, je pense qu’il est important de souligner que cette intimité, que nous partageons à travers l’acte de respirer, est également ce qui nous lie aux plantes. Bien que ce soit un échange dont on a conscience intuitivement, on oublie bien souvent le caractère mutualiste qui définit notre relation aux plantes. Elles inspirent ce que nous expirons et vice-versa. L’acte de respirer connecte donc aussi l’humain au végétal.

Si l’acte de respirer nous connecte au monde externe à un niveau physique, l’acte de parler nous connecte à lui à un niveau psychique. Pour en revenir à la citation de Carol Gilligan, je trouve très belle l’idée d’une respiration psychique: une respiration qui concerne l’esprit. Dans la notion de corespiration, les deux semblent se rejoindre: le physique et le psychique. Depuis le début de notre conversation, les théories du féminisme, de l’éthique du care et du mutualisme semblent s’être intimement liées à la définition qu’on construit peu à peu autour de la corespiration.

21 avril 2020 – Joséphine: La corespiration comme phénomène physique et psychique m’inspire énormément pour de futures réflexions.

Je profiterais de cette définition de corespiration, de laquelle émanent bienveillance et mutualisme, pour conclure notre échange sur une idée philosophique qui m’apparaît très instinctivement à la lecture de tes mots: celle de l’attention, réfléchie entre autres par Simone Weil. La philosophe décrit l’attention comme une tentative de demeurer disponible, de suspendre sa pensée et de se laisser étonner par notre environnement. Dans cette part d’incertitude réside une acceptation portée à l’Autre et aux choses: en étant attentive, j’écoute mon interlocutrice, m’étonne de sa présence et de la singularité de son être. Il se bâtit finalement une relation profonde et vraie dans le consensus de nos esprits attentifs. Simone Weil propose de cultiver notre attention comme on cultive un jardin, avec patience et respect.

Je crois que si j’avais à décrire ta pratique artistique, le sentiment d’attention pourrait très bien décrire la façon dont je perçois ton œil créatif. La nature environnante, les arbres, les fleurs et les pigments deviennent des matériaux que tu accueilles attentivement, et auxquels tu ajoutes ta pensée, sans jamais les dénaturer. Tes expérimentations pigmentaires et ton utilisation du bronze m’ont montré, à plusieurs reprises, ton désir de réellement te connecter au potentiel de ces objets. Ces rencontres définies dans le temps témoignent de ton acceptation de l’imprévu, et te permettent, à toi et à cet Autre, matériel ou vivant, de corespirer pour un moment. Pourrait-on dire que la corespiration est tributaire de l’attention?

Je souhaite que cette corespiration que nous avons tenté de cerner puisse trouver écho dans l’attention que nous nous porterons mutuellement, humains, nature, et environnement dans les arts, mais surtout dans nos démarches sociales et collectives.

Time Flower Roch-Cuerrier
Time Flower (lily), 2021, fleur, vert-de-gris, documentation de processus temporels
Roch-Cuerrier

Biographies

Julie Roch-Cuerrier est une artiste dont le travail mêle sculpture, photographie et vidéo, alliant sa formation en arts imprimés à ses intérêts pour les processus de transformation. Centrée sur la notion de matérialité, sa pratique prend la forme d’un ensemble d’expérimentations. Par des gestes subtils, elle explore comment les matériaux peuvent être porteurs de sens, invitant le spectateur à construire un tout à partir d’éléments clés distincts. Grâce à ses compositions sculpturales et visuelles, elle se questionne sur l’agentivité des objets, l’aspect transitionnel de la matière, et la spectralité des espaces où se croisent le vivant et le non-vivant.

Joséphine Rivard est travailleuse culturelle, commissaire indépendante et titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art de l’UQAM. Outre son expérience comme chargée de projets à Arsenal art contemporain, elle a été responsable de la coordination artistique du 37e Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, et de la programmation de la 8e édition de Rencontre interuniversitaire de performance actuelle (RIPA). Elle travaille maintenant à l’Usine C, centre de création pluridisciplinaire, en plus de travailler sur ses projets personnels d’exposition et de recherche. Sa pratique curatoriale est centrée sur une approche dialogique et relationnelle. Ses projets tentent de refléter une participation plurielle du commissaire et de l’artiste, en transmettant l’idée d’échange et de conception ouverte au public.

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