Cécile Daimez : Happening sensoriel, plastique et poétique

Pour l’artiste plasticienne Cécile Daimez, il s’agit d’adopter une attitude directe dans le travail de la création : apprécier la nature des choses et les laisser s’exprimer avant tout concept. Être juste présent comme un sentiment naturel d’existence – qui n’a pas besoin de défi agonistique. Se reconnecter avec les perceptions permettant de se relier à l’énergie qui nous relie au monde pour retrouver notre nature primordiale perdue ; l’endroit où tout peut arriver où tout peut commencer. Rien n’est à rejeter, tout se transforme éternellement, rien ne meurt, tout est vivant.


Être là, présent. Apprendre à être là dans l’instant même. Apprendre à regarder, à ressentir, à être conscient et à revenir à toute la situation dans laquelle nous sommes à ce moment.

Comment regardons-nous les choses au quotidien ? Les objets, les personnes, les œuvres d’art ? Regardons-nous vraiment ce qui se présente à nos yeux ? Prenons-nous le temps de regarder réellement les choses ?

Savons-nous faire l’expérience de ressentir les choses avant le jugement, avant les concepts et sans les mots ? Nous autorisons-nous à ressentir avec nos sens ? À faire l’expérience du toucher, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût tels qu’ils sont ?

Bien souvent tout se passe dans la hâte et nous ne sommes pas conscients de ce que notre œil, notre oreille perçoivent, ni même du goût des aliments.

À l’occasion de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts – dont le thème était Le Franchissement – et à l’initiative de la Mairie du 12e arrondissement de Paris et du Viaduc des Arts, je conviais le public à participer pendant une heure à un Happening sensoriel, plastique et poétique dans l’espace de la voûte 113.

Il s’agissait de repenser notre rapport à l’écoute interne et externe du monde phénoménal et au temps, de s’extraire momentanément de l’agitation parisienne, d’apprécier les choses telles qu’elles sont et de se laisser traverser pour franchir une autre temporalité permettant de restaurer nos liens avec l’univers.

La conception du projet

Le comité de sélection des projets artistiques de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts demandait que soit rédigé un projet de performance ; à savoir, une présentation de l’artiste, le descriptif du projet, le lieu envisagé, les éléments techniques et budgétaires nécessaires à sa réalisation, tout cela accompagnés de visuels.

La première des difficultés à la rédaction d’un projet artistique est d’écrire sur quelque chose qui n’est pas encore réalisé. Quant au visuel à fournir, cela ne peut être qu’une ébauche du projet ou un visuel d’une expérience artistique passée. Comment photographier ou filmer ce qui n’existe pas encore ?

L’autre difficulté est que mon travail artistique s’élabore sur le principe d’une incertitude, s’opposant à la conviction selon laquelle tout peut être connu ou anticipé. Il se déroule dans une sorte d’ignorance des résultats. Les éléments de hasard, lors de leur réalisation, une sorte de « magie de l’esprit » ne sauraient être sacrifiés ; le projet écrit ne sera donc pas identique à celui auquel assistera le public.

Il fallait faire preuve à la fois de raison et d’intuition. La raison consistait à partir de ce que l’on connaît, à savoir le thème choisi par les organisateurs : Le Franchissement. Thème suffisamment ouvert pour que des artistes de sensibilités différentes puissent y trouver de quoi inspirer leur travail. Je déclinais en quelques phrases trois plans du sens à donner au thème, à savoir le plan physique, le plan psychologique et le plan métaphysique, ce dernier m’intéressant particulièrement. Ce qui donna ceci.

Le Franchissement

Sur le plan physique, le franchissement est le fait de franchir, de passer un endroit difficile, un obstacle, tel un col en montagne, un torrent, une mer, un désert…

Sur le plan psychologique, le franchissement est le fait de dépasser une difficulté comme une forte contrariété, un sentiment d’abandon voire de trahison, une maladie, la perte d’un être cher…

Sur le plan métaphysique, le franchissement s’apparente à un affranchissement de nos craintes, de nos limites, de nos peurs. Nous avons tous un point vulnérable qui peut se briser, mais nous avons tous la possibilité de nous « connecter » à un « espace » plus grand pour faire de nous des femmes ou des hommes libres et affranchis

L’intuition consistait à savoir quelle forme plastique donner à cette performance. Quels étaient les médiums à utiliser ? L’encre sur papier, le volume, un parcours scénographique, sonore ? Était-ce vraiment une performance exécutée devant un public ou n’était-ce pas plutôt un happening qui nécessiterait sa participation ? Et dans ce cas jusqu’où irait cette participation ? Serais-je seule ou travaillerais-je en collaboration avec une autre artiste ?

Le peu de temps que j’avais pour rédiger ce projet jouait en ma faveur. Prévenue le 18 juin pour un projet à remettre le 20, il s’agissait d’adopter une attitude directe dans sa conception et sa rédaction. Chaque minute devenant précieuse, l’esprit ne pouvait se perdre ni dans des pensées discursives, ni en échafaudant de multiples scénarios, ni en s’attardant sur soi. Être attentive à ce que l’on doit faire là, maintenant ; écrire, faire des croquis, les photographier, les mettre en page… Le résultat donna ceci, auquel je joignis une présentation des deux artistes et une photo prise dans mon atelier au moment ou je réalisais une encre sur papier japonais.

Au travers de la Nuit Blanche 2016, les artistes Cécile Daimez et Florence Derail invitent le public à participer à une performance et/ou happening qui met en éveil les sens et leur qualité de perception directe – à travers des sessions, liant les mots, l’écriture, la pratique de l’encre – dépassant ainsi nos jugements, nos concepts et nos limites.

Une session portera sur le champ lexical et poétique du terme Le franchissement, une autre sur le champ graphique, une autre sur le champ symbolique (le labyrinthe, l’échelle, les marches).

Les moyens techniques :

Un espace intérieur dépouillé, et si possible blanc, ainsi qu’un mur sur lequel il est possible de fixer des feuilles de papier de 1,20m x 0,80m ou plus.

La participation du public pour chaque session : groupe d’une quinzaine de personnes.

Champ lexical et poétique

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Champ graphique

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Champ symbolique

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À la mi-juillet, le comité de sélection de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts retenait le projet. Restait à choisir le lieu qui conviendrait le mieux à la manifestation. J’en retins deux. L’un à l’aspect froid avec un sol en béton autorisait l’utilisation de l’encre sur des grands formats. L’autre, recouvert d’une moquette rouge brique, à l’aspect chaud, créait une ambiance conviviale mais ne permettait pas d’utiliser un médium liquide. J’avais besoin d’avancer sur le projet ; nous décidâmes de fixer cela au retour des vacances.

La réalisation du projet

Je quittais Paris pour partir dans un village du Sud-Ouest de la France, me promettant de revenir avec un carnet de croquis clarifiant le projet. Mais il n’en fut rien.

Pour créer, il ne s’agit pas de faire le plein d’idées le plus rapidement possible – ce que j’avais déjà fait dans la rédaction du projet en mêlant l’éveil des sens, la perception, l’encre, l’écriture, les champs lexicaux, graphiques, symboliques – mais de ralentir de sorte que puisse émerger la structure fondamentale de la performance comme une évidence, en évitant toutes sortes de contorsions de l’intellect, de bricolages, de manipulations, pour à tout prix faire entrer « des idées » dans le cadre d’une manifestation.

Arrivée à la campagne, les senteurs intenses et profondes de thym, de romarin, de lavande, de figues en cours de mûrissement – jusqu’à l’odeur de leur putréfaction pour celles qui dévorées par les étourneaux atterrissent au sol et feront le régal des abeilles, des guêpes et des fourmis – m’apaisaient et m’éveillaient en même temps. Tenter d’accueillir tout ce qui venait, sans jugement et ne se fixer sur rien de particulier.

Les perceptions auditives n’étaient pas en reste dans cette région située au milieu d’un courant de migration et où on estime à trois cents les espèces d’oiseaux qui y nichent au printemps et à l’été. Le roucoulement des tourterelles, des colombes, des pigeons, des coucous, les pépiements des martinets, des mésanges, des fauvettes… auquel il faut ajouter les stridulations des criquets et des sauterelles, le bourdonnement des guêpes, des bourdons, le caquètement des poules, des oies, des canards… Un véritable Chant de la Terre s’offrait à mes oreilles.[i]

Que dire encore des couleurs des lauriers rose clair, rose tyrien, des tournesols jaune d’or, des bignonias orangés, des champs de blé, de la multitude des verts allant de celui bleuté des aloès en passant à celui tendre des nectariniers jusqu’au vert foncé et profond des cyprès.

Passons sur le détail des saveurs gustatives, des spécialités culinaires de la région, auxquelles il est difficile de ne pas succomber…

Les perceptions se décomposent en trois parties. L’organe sensoriel (l’œil, le nez, l’oreille, la langue, les mains), l’objet de la perception (l’odeur de la lavande, un reflet dans une goutte d’eau, le chant d’un oiseau) et la perception qui se situe entre l’organe et l’objet. Mais au moment où nous sentons une odeur, où nous percevons un son, il n’y a pas trois choses mais une seule expérience complète et totale. Et cette perception qui naît et qui se déploie dans notre corps est un moment de pure présence.

Ainsi, en se mettant en rapport avec les perceptions, on laisse entrer, à l’intérieur de nous, l’immensité de la réalité et on découvre qu’il n’y a aucune frontière entre les phénomènes et l’absolu. Ils se compénètrent totalement dans une circulation vivante et nous ouvrent au monde. Une seule perception sensorielle si on la laisse nous pénétrer, ouvre à une expérience illimitée, comme l’écrit Chögyam Trungpa dans Shambhala, La voie sacrée du guerrier :

Si l’on parvient à se détendre – en saisissant du regard un nuage, une goutte de pluie, dans toute leur authenticité – on peut apercevoir l’aspect inconditionnel de la réalité, qui réside simplement, très simplement, dans les choses telles qu’elles sont […] Ce qu’on voit c’est peut-être une mouche qui bourdonne ou un flocon de neige qui tombe, des ondulations sur un étang ou une araignée venimeuse ; quelle que soit la chose que l’on voit on a toujours le pouvoir d’en avoir une perception non seulement simple et ordinaire, mais aussi pleine d’appréciation. Un monde immense de perceptions sensorielles se manifeste à nous. Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher, et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et indispensable, qu’elle est au delà de la pensée.[ii]

Le monde est beaucoup plus vaste que nous l’imaginons et l’aspiration à la vastitude n’est-elle pas notre véritable nature ? La perception est un moment de fraîcheur unique qui n’est ni contaminé par nos aspirations, nos espoirs, nos souvenirs, nos doutes ou nos peurs. On découvre alors que le monde n’est pas si vide, si mort que l’on pensait. On est ici tel que l’on est, comme on est, où l’on est. Il y a une danse qui se met en place entre nous et le monde. Le monde est notre partenaire de danse, entrons dans la danse.

Philippe Filliot dans Être vivant, méditer, créer précise : « Grâce à une perception aussi ample et subtile de tous les phénomènes, même des choses ou des situations en apparence insignifiantes prennent une signification spirituelle profonde. Quand on sait voir, tout est sacré, rien n’est profane. »[iii]

Cet état d’accueil et de réceptivité a été malheureusement évacué de notre culture quand la pensée occidentale a séparé le sensible de l’intelligible. Et c’est une véritable discipline que de maintenir son ouverture à l’environnement phénoménal.

J’oubliais tout de Paris et du projet de la Nuit Blanche. Et, c’est en regardant la mer de nuages – que l’on ne peut toucher – à travers le hublot de l’avion qui me ramenait sur Paris, que je réalisais que le sens du toucher est celui que l’on explore le moins. Ce fut comme une pensée fraîche qui traversa mon esprit et je sentis que je tenais là la structure fondamentale de la manifestation de la Nuit Blanche au Viaduc des Arts.

Je contactais Florence Derail afin de lui faire part de l’avancée du projet et du désir de travailler sur le toucher. Je l’avais invitée deux ans auparavant, lors de l’exposition Six directions à arpenter. Elle avait expérimenté, avec le public, un travail orienté sur la vue prenant comme support des encres sur papier que j’avais réalisées.

Florence Derail a choisit une voie expérimentale et travaille avec des artistes de Naropa University of Boulder dans le Colorado comme Lee Worley. Elle  anime à Paris le collectif Ziji.art dédié aux arts contemplatifs : formes d’art émergent qui explorent le potentiel créatif de la présence directe au monde et dirige des séminaires sur la créativité et la méditation ; chaque participant pouvant libérer sa créativité et élargir ses ressources personnelles. Elle propose aussi des créations qui mêlent théâtre et écriture.

La performance ou plus précisément le happening demanderait une participation plus active du public que ce que j’avais prévu dans le projet initial. Il ne s’agirait pas pour les artistes de se  « montrer »  ou de se  « produire » devant un public dans un rapport scène-salle – tel que nous le retrouvons dans la représentation théâtrale, le concert ou la performance – mais d’expérimenter et de partager avec lui une expérience de perception directe. Le public deviendrait participant.

Le toucher nous met en contact avec la surface ou les contours des corps solides, ou avec la température des corps fluides. Bien souvent nous prenons conscience du toucher quand le contact avec l’objet est brûlant, glacé, coupant et nécessite un soin.

Ce happening nous inviterait, d’une manière simple et profonde, à percevoir notre relation au toucher comme autant de moments uniques et extraordinaires. À ce moment précis, tout se jouerait dans la qualité de notre présence. Chaque participant serait convié à développer une attention pleine et ouverte, aux textures des objets, tels que nous les ressentons au bout de nos doigts et au-delà des jugements concernant la nature de leur corps physique ou de leur utilisation.

De la même façon que mon odorat, mon ouïe et ma vue s’étaient ouverts à la campagne, les yeux fermés, mes doigts effleuraient, palpaient, saisissaient des dizaines de matériaux – souvent délaissés, parfois oubliés, rejetés dans les recoins de mon atelier – et en fabriquaient de nouveaux à l’aide de plâtre et d’argile.

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Je sélectionnais des matériaux différents par leurs formes, leurs couleurs, leurs textures, leurs duretés, leurs températures et leur capacité de réflexion à la lumière. Tels que du marbre brut, dur, rugueux et mat ; du marbre poli, lisse et froid ; des gravillons granuleux ; un modelage en plâtre rêche, mat et absorbant la lumière ; un carreau de céramique vernissé, lisse ; du balsa tendre et chaud ; du coco épineux ; de l’altuglas lisse et tiède, déposé sur une feutrine de couleur bleue et froide ; du miroir argenté ou doré lisse, froid et réfléchissant ; du coton doux et coloré ; du feutre vert, triangulaire et rêche, de la mousse de polyester moelleuse et douce ; du carton ondulé léger et fragile ; du film bulle et du film mousse, élastique et transparent, des plumes duveteuses et colorées, offrant une palette multiple de sensations.

Je réalisais quatre supports sensoriels composés d’un total de seize matériaux et associés chacun à une couleur, une direction et à un élément, à savoir le bleu à l’Est associé à l’élément eau, le jaune au Sud associé à l’élément terre, le rouge à l’Ouest associé à l’élément feu et le vert au Nord associé à l’élément air, l’ensemble n’étant pas sans évoquer un Mandala.

J’ajoutais un parfum à chacun des supports tactiles et visuels, tels une fragrance mentholée, légère, fraîche et à peine perceptible pour l’eau, un parfum fruité constitué d’un mélange d’agrumes pour la terre, un parfum fleuri et capiteux pour le feu et une fragrance de romarin pour l’air.

Trois des quatre supports tactiles, visuels et odoriférants

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Air ou vent / vert / nord / fragrance de romarin

Eau / bleu / est / fraîcheur mentholée

Eau / bleu / est / fraîcheur mentholée

Feu / rouge / ouest / parfum fleuri et capiteux

Feu / rouge / ouest / parfum fleuri et capiteux

Ces quatre supports visuels et odoriférants seraient disposés à plat sur des tables rondes de couleur blanche réparties dans l’espace de la salle et permettraient à au moins seize personnes de s’en approcher pour y toucher un objet, découvrir sa texture, sa forme, sa dureté, sa température, en suivre les contours… En effectuant une rotation, les participants accèderaient à un autre objet à la texture différente.

Lors d’une séance de travail avec Florence, nous décidâmes d’intégrer l’ouïe par l’intrusion de sons réalisés in situ et avec des matériaux ou du matériel issus du quotidien auxquels nous ne prêtons généralement pas attention.

L’utilisation de sons préenregistrés était à exclure. Cela semblait antinomique avec la recherche phénoménologique que nous menions et dans laquelle il s’agissait d’accueillir tout ce qui se passe à l’instant même. Tout ce que les participants percevraient devrait être le fruit du moment présent, un moment sans anticipation, un temps vierge et unique dans lequel se déploieraient les perceptions sensorielles. Il s’agissait de ne rien figer à l’avance de l’expérience à venir.

Je réunissais – comme je l’avais fait pour les supports tactiles – des dizaines d’objets et de matériaux, sur lesquels je tapotais, cognais, frappais, frottais, froissais afin d’en écouter les vibrations. Quelles vibrations émettent tous ces objets ?

J’en retenais quelques-uns aux fréquences différentes, comme le froissement de sacs plastiques, le bruit de couverts que l’on déplace, le son de l’eau qui coule. Je décidais de les utiliser lors du happening sans décider d’avance ni du moment, ni de leur intensité, ni de leur durée, ni même de leur ordre d’émission.

La réception du projet

cecile_wrapLe premier octobre, soir de la Nuit Blanche, Florence Derail et moi-même prenions place dans un cercle comprenant seize participants dont quinze nous étaient inconnus.

Après une introduction de bienvenue, nous les invitâmes à participer à une première série d’exercices effectués les yeux ouverts, permettant de relâcher les tensions du corps localisées dans la nuque, le dos, les genoux, les mâchoires. Il s’agissait de se détendre physiquement et mentalement ; ne pas chercher à être meilleur, plus fort, plus intelligent ou plus performant… Lâchez les bras le long du corps, lâchez la tension dans les genoux, lâchez la tension dans la mâchoire […] Regardez devant vous, sans fixer, ayez un regard large, panoramique. Prenez conscience de l’espace qui est devant vous, de l’espace qui est derrière vous, au dessus de vous, en dessous et sur les côtés…

Puis nous les invitâmes à une deuxième série d’exercices,cette fois-ci les yeux fermés, afin de se relier avec les sens. Nous avons vu plus haut, comment les sens peuvent être des portes d’éveil et nous aider à restaurer nos liens avec le monde phénoménal et l’univers. Sentez le contact des vêtements sur la peau. Peut-être vos mains sont en contact avec ce vêtement, sentez sa texture […] Sentez l’air qui entre et qui sort de vos narines. Y a t-il des odeurs ? Sentez les odeurs qui sont dans la pièce […] Y a t-il un goût qui est resté dans votre bouche ? Un fond de café, de thé, de cigarette […] Ecoutez les sons qui sont à l’extérieur de la pièce, la circulation automobile dans l’avenue, les personnes qui marchent sur le trottoir […] Ecoutez maintenant les sons qui sont proches de nous. C’est à ce moment que je froissais les sacs plastiques, faisais couler de l’eau d’un seau à l’autre et remuais les couverts métalliques.

La troisième série d’exercices consistait à prendre conscience de la présence des autres participants en brisant la glace que l’on met souvent entre nous et autrui. Nous leur demandâmes de se rapprocher afin de former un cercle plus petit. Florence fit circuler un regard et une pression de la main à son voisin de gauche comme une énergie que chaque participant devait transmettre à son tour à son voisin. Le rythme des pressions s’accéléra et nous en perdîmes le fil. Certaines personnes se crispèrent en voyant qu’elles n’arrivaient plus à transmettre ces pressions de mains qui maintenant arrivaient des deux côtés en même temps. Florence leur fit remarquer que cela n’avait aucune importance si nous perdions des pressions de main. Les participants comprirent en quelques secondes qu’il n’y avait pas d’enjeux. Il n’y avait rien à craindre, rien à défendre, rien à prouver. Une grande détente se produisit dans le groupe et tout le monde éclata de rire.

Ce fut un moment de pure présence et d’éveil à autrui. Ces éclats de rires furent si unanimes qu’ils brisèrent tous les a priori que nous avons envers les autres et créèrent un climat de confiance. Ils démontrèrent aussi comment nous avons la faculté de créer des tensions pour des petits riens, de peur de ne pas arriver à faire les choses comme il faut, souvent par manque de confiance. Si nous passons en France des années sur les bancs de l’école à nous remplir de savoirs, nous passons peu de temps à apprendre à avoir confiance en nous-mêmes, dans les autres et dans la société en général.

Avec une pratique régulière de ces exercices, nous devenons attentifs aux moments durant lesquels nous nous ouvrons et aux moments durant lesquels nous nous fermons.

Quand on fait l’expérience du bien-être, c’est-à-dire quand on est ouvert – on accompagne le flot […] Quand on se sent coincé, on est fermé, on se sent effrayé ou maladroit. Nos systèmes de défense entrent en action, et nous sommes incapables de recevoir avec clarté l’énergie du moment présent. Nous sommes pris de panique, nos pensées sont désordonnées et rien de ce que nous entreprenons ne marche.[iv]

La quatrième série d’exercices permettait d’entrer en contact avec l’espace du lieu. J’avais choisi l’espace chaud et convivial recouvert de moquette rouge brique. Maintenant tout doucement nous allons nous séparer et marcher dans l’espace de la pièce. Marchez sans vous arrêter, en regardant ce qui se présente devant vos yeux, sans s’attacher à ce que vos yeux voient […] Là ou vous êtes, arrêtez-vous ! Regardez les lignes verticales. Regardez les lignes horizontales. Regardez un détail qui vous plaît plus particulièrement […] C’est ainsi que nous regardions ce qui se présentait à nos yeux, sans avoir choisi notre point de vue. Quand nous regardons un paysage ou ce qui se passe dans une rue, notre esprit conceptuel fait des choix et rejette toute autre possibilité. Apprendre à accueillir les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles se présentent à nos yeux n’est pas si simple.

Le cinquième exercice consistait à entrer en contact avec les supports tactiles. Dirigez-vous maintenant vers les cadres noirs posés sur les tables blanches. Choisissez un cadre et mettez-vous autour à trois ou quatre personnes. Regardez l’ensemble du cadre, son contour, sa couleur. Regardez la totalité des éléments qui le composent. Regardez l’espace entre les éléments. Faites circuler votre regard dans l’espace qui se situe entre les éléments. Regardez un élément en particulier et arrêtez-vous dessus.

Est-ce un matériau opaque, coloré, transparent, réfléchissant ? Regardez sa couleur. Est-ce une couleur vive, pastel ? Est-ce une couleur chaude, froide ? Touchez un élément. Est-il doux, moelleux, lisse, rêche, rugueux ? Son aspect est-il mat, satiné, brillant ? Est-ce un matériau chaud, froid ? Est-ce un élément de couleur froide mais chaud au toucher ou l’inverse un élément de couleur chaude mais froid au toucher ? Touchez son contour. Est-il anguleux, arrondi ? Que ressentez-vous ? Ce matériau est-il agréable, désagréable, neutre ? Florence déclinait un tas de possibilités pour entrer en contact, par le toucher, avec les différents matériaux que j’avais réunis sur les supports tactiles.

Nous découvrîmes qu’il existe « une mémoire » du toucher, de la même façon que nous nous souvenons d’une chanson ou d’un air d’opéra, d’un paysage ou d’un film. Maintenant tout doucement vous allez quitter ce matériau et laissez pendre votre bras. Portez votre attention au bout de vos doigts. Sentez-vous encore la présence du matériau ? Restez avec la sensation du toucher au bout des doigts. Ce fut une découverte pour beaucoup que de rester un certain temps avec la sensation du toucher au bout des doigts alors même que nous n’étions plus en contact avec le matériau.

Ressentir, c’est notre capacité à nous harmoniser avec ce qui se passe. Les sens nous placent toujours dans le moment présent. Le corps et l’esprit se synchronisent et s’unissent. Quand nous faisons l’expérience de cette synchronisation, nous nous ouvrons à un espace plus grand. L’espace, le souffle, l’Unité, la Vérité, la Réalité l’absolu  – quel que soit le nom qu’on lui donne – est l’endroit où tout peut arriver, car il se situe avant toutes choses. C’est l’endroit où nous pouvons créer, agir avec fraîcheur, avec authenticité et faire le geste juste dans notre art.

Restait aux participants à effectuer ce dernier franchissement ; celui de l’acte créatif. Dans ce « nouvel état de conscience », comme dépouillés de notre matière brute, nous leur demandâmes de répondre de façon poétique et plastique à l’expérience qu’ils venaient de vivre, soit par des mots, soit par un dessin en adoptant une attitude directe, sans craindre la maladresse ou l’incapacité d’atteindre son but. Tous les exercices concouraient à ce moment de réceptivité et de création sans le combat des peurs ou des espoirs. Écrivez le premier mot qui vous vient à l’esprit. Ensuite écrivez ou dessinez sans réfléchir et sans vous arrêter. Écrivez, dessinez ce qui vient et si à un moment vous ne savez pas quoi écrire, vous pouvez écrire « je ne sais pas quoi écrire ».

Les participants n’hésitèrent pas un instant, ils prirent les stylos, les crayons et les feuilles de papier mis à leur disposition et s’installèrent pour écrire et dessiner pendant cinq minutes. Un petit coup de gong résonna pour leur signaler la fin et tout le monde se rassembla. Les uns lurent leurs écrits, les autres montrèrent leurs dessins, en toute simplicité et humilité.

Venus là par hasard, les participants détendus, souriants et confiants ne posèrent pas de questions. Ils goûtaient ce moment comme quelque chose d’unique et précieux et l’exprimèrent en toute sincérité. Cela n’avait rien à voir avec les vernissages de mes expositions. Il n’y avait rien à montrer, à démontrer ou à vendre seulement à partager ensemble, un moment de « pure présence », un affranchissement du temps ; une véritable liberté.


 

[i] Das Lied von der Erde (Le chant de la Terre) Gustav Mahler.

L’oiseau gazouille : Oui ! Le printemps

est là, arrivé cette nuit,

Intensément je regarde et j’écoute,

L’oiseau chante, l’oiseau rit !

[ii] Chögyam Trungpa, Shambhala, La voie sacrée du guerrier, éd. Seuil, coll. Points Sagesses, 1990, p. 104.

[iii] Philippe Filliot, Être vivant, méditer, créer, éd. Actes Sud, coll. Le souffle de l’esprit, 2016, p. 88-89.

[iv] Irini Rockwell, Les cinq énergies de sagesse, éd. Kunchab, 2003, p. 33.

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