Danielle Boutet : Autotélisme, autotélique : une définition

Dans mes réflexions le processus artistique, le concept d’ « autotélisme » est un concept clé. En fait, c’est un mot d’une immense importance, non seulement en art, mais pour la conduite de nos vies ! Pourtant c’est un mot très rare, que je dois définir pour mes interlocuteurs la plupart du temps.

Je n’ai trouvé les mots « autotélique » et « autotélisme » que dans deux contextes, très spécialisés l’un comme l’autre. D’une part, le mot appartient au jargon spécialisé de la littérature, et récemment il a pris une place importante dans le travail du psychologue Csikszentmihalyi sur le bonheur. À première vue, il n’y pas beaucoup de rapport entre les deux applications du mot, mais il y a bel et bien un lien.

Que le mot « autotélisme » ou « autotélique » ne soit pas plus courant dans notre discours est une première surprise. Il n’est pas facile de s’apercevoir qu’il nous manque un mot pour quelque chose… Souvent cela arrivera via le bilinguisme : en parlant deux langues, il arrive de réaliser qu’un mot existant dans l’une n’a pas d’équivalent dans l’autre. Comme le mot anglais home, par exemple, qui ne peut être traduit que par différentes locutions dont aucune n’a la richesse du concept « home ». Par contre en français (allez savoir pourquoi…), nous avons cinq mots pour l’anglais ball : balle, bille, ballon, boule et boulette ! Dans le vocabulaire de l’art, le mot français « démarche », un concept clé pourtant, n’a tout simplement pas d’équivalent en anglais… Mais ce qui est le plus curieux, dans ce phénomène de traduction, c’est que jusqu’à ce qu’on soit placé devant le mot dans une autre langue, on ne réalise pas qu’il nous manquait dans notre langue. Est-ce que ça signifie que nous ne pouvions pas imaginer le concept lui-même ? Je dirais oui et non, mais je laisse le détail de cette discussion à la linguistique.

Chose certaine, autotélique appartient à cette catégorie de mots/concepts manquants. Autotélique vient du grec « autos » (soi-même) et « telos » (but), et se dit d’une chose qui est sa propre raison d’être, son propre but. Quelque chose, autrement dit, qui ne sert pas à quelque chose d’autre, qui n’est pas l’instrument d’une autre fin. Commençons par la littérature. Dans le discours spécialisé, l’autotélisme est l’un des critères permettant de déterminer si un texte quelconque est un texte « littéraire » ou non, indépendamment d’un jugement de valeur. Le journal intime de Virginia Woolf, par exemple, ou sa correspondance ne sont pas a priori des textes littéraires, malgré leur grande valeur littéraire ; et ce, parce qu’ils n’ont pas été écrits dans une intention littéraire. C’est le journal et la correspondance d’une grande écrivaine et à ce titre, on peut les goûter et les étudier comme des œuvres littéraires, mais leur intention est différente du roman Orlando, par exemple, que Woolf a écrit expressément en tant qu’œuvre littéraire. On s’entend que ce critère n’est pas absolu, qu’il y a beaucoup de zones grises et de situations indécidables, mais le terme nomme quand même quelque chose de bien précis, une qualité précise.

Ce concept d’autotélisme est implicite aussi dans les définitions de l’art : ce que Duchamp a établi, c’est que la qualité artistique d’un objet ou d’un geste est déterminée par l’intention de l’artiste de le présenter comme de l’art. Encore une fois, donc, cette circularité : la finalité de l’art, c’est d’être de l’art.

Donc un texte serait littéraire, une voix serait musique, un objet serait « d’art » s’il a été conçu pour être cela et non pour une utilité extérieure. Cela peut sembler un raisonnement circulaire, mais voilà, c’est exactement le sens du mot « autotélique ». En somme, l’art, la littérature, sont des activités autotéliques : elles sont entreprises pour elles-mêmes, pour l’expérience qu’elles procurent. Si je fais ou écoute de la musique, c’est pour faire une expérience musicale.

Ce qui m’amène à l’utilisation que fait le psychologue Csikszentmihalyi[1] du terme autotélique. Csikszentmihalyi n’écrit pas sur l’art, mais sur le bonheur et la réalisation de soi. Or dans ses recherches, l’autotélisme est une notion centrale : la satisfaction qu’une activité (quelle qu’elle soit) nous procure est liée au plaisir qu’on prend à la faire. Si on aime faire notre travail, celui-ci sera une source de satisfaction. On ne parle pas, autrement dit, des récompenses liées à sa réalisation, l’admiration ou la reconnaissance de ceux qui bénéficient de notre activité, mais bien du plaisir que l’on a à faire ce travail . (Je dis « travail », mais cela vaut autant pour les loisirs — cette distinction travail-loisir étant assez récente dans l’histoire sociale.)

L’autotélisme, c’est la capacité de s’investir dans une activité sans en attendre de récompense extérieure (salaire, compliment, récompense, etc.) ou sans y être contraint, pour la simple gratification que nous procure l’activité en elle-même. Selon Csikszentmihalyi, la capacité autotélique est un facteur clé dans la réalisation de soi. Ces activités peuvent être professionnelles, artistiques, créatrices, sportives ou de loisir… ce qui en définit la valeur, c’est que nous aimons les faire, nous les faisons pour le plaisir ou l’importance de les faire.

Attention ! Il n’est pas interdit que l’activité ait un but, comme si je dessine moi-même la carte de fête pour une amie ou si la musique que je compose est destinée à un film ou un album. Il n’est pas exclu que l’activité autotélique puisse servir à quelque chose, être dédiée à quelqu’un, faire partie d’une activité rémunérée, etc. : ce qui lui donne son caractère autotélique, c’est que nous aimions la faire en tant que telle. Nous ne souhaiterions pas en être dispensé — au contraire, le fait d’en être dispensé pourrait être un facteur de déception.

Dans les années suivant mes études en musique, j’ai fait plusieurs boulots « alimentaires » comme on dit, pour gagner ma vie. Un des secteurs d’emploi où je me suis souvent retrouvée fut le dessin technique : je travaillais à contrat pour des ingénieurs civils. À cette époque, on faisait encore le dessin technique à la plume sur une grande table à dessin équipée d’instruments spécialisés. J’adorais ce travail — je m’y absorbais toute la journée sans me lasser. J’aimais les plans compliqués, j’aimais qu’un même plan me prenne plusieurs jours. Mais j’ai cessé d’exercer ce travail lorsque le dessin devint assisté par ordinateur, même si le résultat était supérieur avec AutoCAD et que les opérations étaient beaucoup moins longues. Ce que j’aimais n’était pas uniquement le beau résultat, mais le métier de dessiner avec la plume, le compas, l’équerre et le té. Alors j’ai arrêté de faire du dessin technique.

Csikszentmihalyi va même jusqu’à parler de « personnalité autotélique », pour désigner la personne qui a tendance à s’investir dans des activités autotéliques. Selon lui, le grand avantage de la faculté autotélique, c’est qu’en concentrant notre attention sur l’activité que l’on fait (plutôt que sur une finalité externe), on augmente notre énergie psychique. Mes propres observations montrent qu’en plus, nous mettons de l’ordre et de l’harmonie dans le chaos électrique de notre esprit.

Il y a beaucoup à dire maintenant. J’écrirai à nouveau sur ce sujet bientôt.

[1] Mihaly Csikszentmihalyi. Flow : The Psychology of Optimal Experience.  Harper Collins, 1990. [En français : Vivre – la psychologie du bonheur. Robert Laffond, 2004.]

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