Rosalie Trudel : Échafaudage de la création

Réflexions sur l’espace, le corps, la création et le poétique

Le texte qui suit est une exploration et une actualisation de mes intérêts et de mon processus en création artistique, en particulier en poésie. Je suis une femme à l’aube de sa trentaine et l’art et l’humain sont dans ma vie deux pôles qui m’offrent une soif de découverte et d’expérience sans cesse renouvelée. Par mes mots, qu’ils soient poèmes ou essais, je cherche à partager ce chemin qui est le mien. Avec les mots, avec l’humain, avec vous, dans la relation, les résonances, le partage, je cherche à être au monde. Dans ce mouvement sans fin, de ma première vie de danseuse, d’enseignante et d’improvisatrice, jusqu’à mon voyage en poésie, je marche, je laisse ma trace, je prends place, et je vous invite. Ce texte est né à la fin de l’été dernier, alors que je venais d’achever l’échafaudage de mon recueil de poésie intitulé L’Ondée. Ce petit livre paraîtra en 2013 aux Éditions du Noroît.

Bon vent !


 

Celui qui écrit avec l’outil brut de sa vie et de son regard, avec ses manques, son impuissance, cherche un espace que ni les autres ni l’époque ne peuvent lui donner :

un espace vital.

-Bernard Noël

Parler de mon écriture. Écrire sur ce que j’écris. Quelle chose étrange! Être son propre rat de laboratoire, revenir à soi, alors que par l’écriture, je veux sortir de moi-même. Dire l’indicible, parce que les mots du poème sont si durs à expliquer en mots, justement. Partir de l’image pour revenir à l’intellect, c’est un difficile parcours, pour qui aime tenter de transcender le mot utilitaire. Pourquoi j’écris, pourquoi la poésie, et pourquoi de cette façon-là? Par quels moyens, par quel chemin, les mots s’acheminent-ils vers moi?  D’un monde de sensations et de découvertes intuitives, le poème s’échafaude. Tenter de dire comment, tenter de dire pourquoi.

 

la charge émotive du poème

se trouve dans la mémoire des cellules

dans un soubresaut d’épiderme

au détour d’un effleurement

 

Écrire un poème c’est se dépouiller une première fois, afin de plonger dans un abysse. Rendre compte de cette expérience par la suite, cela signifie se mettre à nu une deuxième fois, mais en sachant que nous le sommes, alors que la première fois, ce regard extérieur ne prévalait pas, aurait été un frein à l’élan créateur. J’ai envie de parler des sens. De l’espace. De la musique des mots. Du devoir de se mettre au niveau des choses, des existences, quelles qu’elles soient. Du jeu. D’un moment suspendu, au-dessus des rêves, des routes, du temps. Du rituel. Du face-à-face. Puis du retour sur le poème, pour l’amener vers une forme la plus fidèle qui soit, à son essence profonde, dans un mouvement de Petit Poucet qui revient sans cesse sur ses pas. J’aimerais parler de la patience. De l’amour. Du travail de l’artisan, car pour moi le poète est du côté de l’artisan. Il travaille la matière. Il jardine des petits bouts d’âme tout en se promenant nus pieds sur la terre.

Derrière l’élan d’écrire, il y a l’amour des mots. Un amour qui naît de la lecture, de la découverte et de la reconnaissance des mots des autres. Il y a cet accueil et cette écoute d’autres voix. Et puis il y a le chœur qu’elles forment ensemble et elles nous nourrissent et nous habitent. Ces voix ont d’abord créé des mondes en moi. Un contact alchimique s’est produit, entre leur imaginaire et mon intimité. Lire est si intime. Écrire aussi. Pourtant, en présence d’un livre, je ne suis pas seule. Lorsque j’écris, à mon tour, je vais à la rencontre. Tel est le paradoxe de la littérature : elle s’offre dans la plus grande des solitudes, et est œuvre commune faisant appel à une fraternité du sensible. J’admire le courage de ces hommes et de ces femmes qui écrivent. J’essaie de cultiver ce courage en moi et d’aller vers, vers ce sentiment d’humanité qui m’inspire à dire, à mon tour.

J’ai récemment été initiée à une discipline qui se nomme l’eutonie. Approche de conscience du corps visant un tonus plus juste et adapté à chacune des situations de la vie, l’eutonie a eu plusieurs résonances en moi. La vie est un jeu de forces constant. Un flot d’énergie circule en nous et autour de nous. Lorsque j’écris, j’entre en contact avec la réalité première, la réalité physique des choses. Et c’est grâce à mon corps et à ses sens que je peux entrer en relation avec cette réalité. Et puis il y a aussi mon énergie psychique. Cette chose sans forme et sans couleur qui me rend présente, attentive, en mesure d’écrire ces mots en ce moment même. Pour écrire, je tente d’ouvrir tous mes sentis, de me déployer afin d’être dans la vie vibrante et parlante, tout en dirigeant cette énergie dans un vecteur, tout en la densifiant à partir de ma Psychée, ma conscience. Je ressens ces deux mouvements de l’être et de l’âme comme indissociables, complémentaires, nécessaires à la création poétique. Il s’agit d’un jeu de tension. De tensions créatrices. Une synergie. Une alchimie. Ces forces dialoguent entre elles et mettent en relation sensations et imaginaire. Cet état, Louise Warren lui donne le nom de dessaisissement : « Le dessaisissement ne constitue ni un abandon passif – se contenter d’une écriture automatique, par exemple – ni un état provoqué par le volontarisme. C’est l’intensité d’une réceptivité qui permet de recevoir le tremblement, l’inquiétude, la tension préalable à l’écriture »1. Un lâcher-prise sous-tend ce « dessaisissement », et n’est possible que si une foi, une confiance en l’inconnu m’habitent. Il permet l’émergence d’une pulsion créatrice, d’une intelligence logée dans le corps :

Avoir une imagination débordante ne sert à rien, si l’on ne peut matérialiser ses intuitions. L’artiste n’est pas celui qui est nécessairement le plus imaginatif mais plutôt celui qui peut traduire concrètement dans sa discipline ce qu’il ressent, pense, visualise, entend, pressent… Tel est le problème essentiel concernant la créativité auquel l’Eutonie peut apporter sa contribution, en incitant toujours plus l’élève à bouger et à vivre progressivement selon ses impulsions profondes2.

Je reviens donc à l’eutonie, qui par ses propositions invite à la découverte des chemins corporels qu’emprunte notre conscience. Bien sûr, j’ai un intérêt pour le corps et une sensibilité kinesthésique marqués. Organiquement, j’aborde le poème comme une danse, une improvisation. L’expérience du corps, c’est l’expérience du Présent, cette même expérience de laquelle naît le poème.

            l’engagement dans une voie de conscience

            dans une autre constance

            que se passe-t-il quand on est seul

            quand la pensée roule

            sous le stylo à bille

 L’eutonie me parle et fait écho à cette relation au réel et à l’imaginaire, et tout cela me ramène à être attentive à l’état de conscience propice à la création du poème : « Insistons sur le fait que l’Eutonie vise un élargissement de la conscience et non pas un déplacement. Par son observation constante des sensations proprioceptives et une présence permanente à l’environnement, l’élève développe une capacité stable de contact permanent avec la réalité première »3. Que ce soit par l’eutonie, ou de toute autre manière, cette capacité de contact, et donc de rencontre et de dialogue, me semble essentielle à l’émergence et au déploiement de mon langage poétique. Je tente de faire naître le poème et de naître à son univers grâce à cette « commune-présence » (René Char), que François Cheng évoque ici: «  (…) le sujet ne se trouve plus dans une position de vis-à-vis par rapport à l’objet, il se laisse pénétrer par l’autre en sorte que sujet et objet sont dans un devenir réciproque, un va-et-vient de présence à présence »4.

            la vie physique

                        la présence

                        l’écoute

            le désir de dire

            de témoigner

            de faire écho

            d’habiter le monde et de lui donner vie à la fois

 

            je suis ce petit être simple

            ce petit cosmonaute du réel

            qui glisse en moi-même

            et embrasse l’univers

 L’écriture poétique demeure pour moi parente et compagne du voyage. Elle demande cette prise de risque constante, nourrie par une curiosité humble, mais farouche, et portée par une fascination sans bornes pour l’humanité et le vivant. C’est un mouvement. Une plongée, lors de la première écriture, puis un mouvement de retour renouvelé vers le cœur du poème, une descente en spirale, vers le noyau chaud du texte, à la rencontre de ce centre qui irradie : « Vivre à l’intérieur d’un mot comme d’une pomme, renoncer à tout le reste, se détacher. De cette façon la tension surgira. L’intensité n’est pas une accumulation, mais un travail de soustraction pour arriver à l’essentiel  »5. Densifier, dépouiller. Les mots « matière », « concret » et « espace » ne cessent de revenir à moi au fur et à mesure que je tente de démystifier ce processus d’écriture. La « matière » : ce sont les mots, bien sûr, mais aussi ce à partir de quoi surgissent ces mots. Je recherche cette qualité presque brute du mot qui « est », qui « existe » par lui-même, bien plus qu’il ne nomme.  Je vais vers cette présence du mot qui vibre, appelle, dialogue, relance. C’est à cause de ces mots-là que j’écris. Je ressens la nécessité d’aller à leur rencontre. Pour qu’ils me disent, me dépouillent, s’incarnent en moi et me mettent au monde.


un endroit où les plages se rejoignent

où les falaises s’embrassent

embrasement d’une reliaison

dépoussiérée

de la preuve à cacher

 

Les romanciers témoignent parfois de personnages qui les habitent, et qui parfois en viennent à avoir une vie autonome, et dont le futur échappe à l’écrivain lui-même. J’aspire à entretenir le même type de relation avec les mots de mes poèmes et l’univers qu’ils composent. Je m’invite à entrer dans un jeu avec eux, jeu dont les règles se réinventent à chaque texte. Je tente d’être cette enfant absorbée dans le monde de son carré de sable. Le seul monde qui ait une véritable existence pour elle, à cet instant-là. Un instant de pleine et simple incarnation, où l’énergie circule librement entre les êtres, les éléments.

Quels sont les liens qu’entretient une personne, un créateur, à l’espace, et sa création poétique? L’être humain est, il s’incarne en tout moment dans un espace donné. Cet espace est habité par sa présence, son mouvement. L’humain est toujours, de façon consciente ou non, en relation avec son environnement. Quelles sont les traces, les affluents de ce rapport au lieu dans le processus créateur? L’architecture d’un lieu, son jeu de forces, habite et façonne l’imaginaire, la pensée, l’espace sensible du poète. Elle devient en quelque sorte son architecture intérieure, intime : « nous naissons de chaque lieu / exposés au vent, aux brûlures / égratignés par l’aigle et le corbeau »6. De la même manière, comment le mouvement, l’errance, le voyage, la fuite et l’exil, ou au contraire la stagnation et l’immobilisme, imprègnent-ils et contribuent-ils à faire émerger cet échafaudage de la création? Le processus de création serait-il donc le témoignage, l’écho et la trace d’un parcours, d’une traversée? Artistes et nomades seraient-ils intrinsèquement liés? Le voyage et la création seraient-ils deux miroirs d’une même quête?

 

le recul dont le poème a besoin pour

respirer avant qu’on y plonge

la fatigue lourde dans les fibres et le sang

le trop-plein de moi qui s’écoule dans l’encre

 

 « L’art intègre une célébration, un questionnement, une transgression » (Guy Sioui-Durand), le poème naît du rituel, de la communion comme de la remise en question, il demande de passer outre les chemins balisés, de se donner des permissions. Et se donner des permissions, c’est prendre le risque de re-naître un peu chaque fois, de ne pas s’arrêter là où semblent poindre des vérités, c’est poursuivre la quête, se déstabiliser, privilégier le mouvement, si ce n’est le provoquer. Cette grande fête où tout est permis, cette célébration du sacré et de la fraternité avec le vivant, elle accueille tout ce qui surgit : laideur, doute, silence, effroi, manque, extase, monotonie, fragilité, contentement, fuite… Ce déssaisissement nommé par Louise Warren, il vit tout proche en moi, aux côtés du consentement, le consentement au chaos! Ce moment où je dis oui aux tremblements, à l’attente, au vide, aux torrents. Écrire ou lire un poème, c’est une tentative d’être au monde, de dire (encore et encore) le déséquilibre qui précède chaque pas, le temps qu’engouffre le souffle, l’impermanence et les recommencements. Créer, c’est aussi promouvoir et susciter du désordre, mais surtout apprendre à le tolérer, pour qu’en ressorte l’expression poétique, de ce sentiment d’être positivement en danger. Pour en arriver à cela, y retourner, malgré l’inconfort, malgré la peur, il faut de l’amour. De l’amour profond envers la vie dans les mots, la vie des mots, la vie en soi-même, la vie tout court! « Quelle puissance d’énergie possède la vie, même dans les pires adversités, l’indispensable étant d’y associer un irrésistible désir de création et un amour sans limite pour la vie »7. L’amour! L’amour…  « Je crois qu’on ne peut rien faire de vous, sinon ça : passer outre à toute compréhension, à toute prévision, et vous aimer, inlassablement vous aimer. Comme dans l’écriture n’est-ce pas : sans réserve, inlassablement »8. Et le vivant, toujours, toujours : « La hanche de ma mère guérit. Nous lui apporterons livres et lavande. Le chat Ouistiti se laisse approcher, flatter. Je cuisine des potages pour une amie malade. J’écris dans le même esprit, nourrir le vivant »9.

Lorsque j’écris, j’ai besoin du rituel qui me mène à l’écriture, alors que « l’écoute poétique » devient partie prenante du rituel lui-même. J’ai un grand cahier, je l’appelle mon sanctuaire. Lorsque je m’assois devant lui pour écrire, pour tracer des signes, en noir ou en couleur, mon être entre en mouvement. Je respecte et honore cet espace-temps, comme quelque chose de précieux, de mystérieux, de nécessaire. Je décide de collaborer à la magie, je suis disponible à l’inattendu. L’art, la création, sont pour moi des temples, et j’y cultive ma propre spiritualité. Je m’y cueille et m’y re-cueille. La poésie est mon « espace vital » (Bernard Noël), l’art me sauve de la mort, de l’absurdité, de la dérive. Écrire est ce geste essentiel qui précise, raffine et nourrit mon rapport à ce qui m’entoure, me dépasse, me questionne, me fascine. C’est cette quête d’une incarnation pleine, quête de sens, donc du sacré, de son propre mythe, dévoilé par l’expression artistique, par la création renouvelée de textes poétiques.

 

indicible temps

de l’avant des choses

de l’avant des mots

 

  1. Louise Warren, Interroger l’intensité, Typo (Coll. Essai), Montréal, 2009 (1999, Éd. Trois), p. 77.
  2. Michel Seifert, « Eutonie et les arts du spectacle », mémoire, Institut national des arts, Louvain, Belgique, 1982, p. 61.
  3. Ibid., p. 36.
  4. François Cheng, Le dialogue, une passion pour la langue française, Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p. 65.
  5. Louise Warren, Interroger l’intensité, Typo (Coll. Essai), Montréal, 2009 (1999, Éd. Trois), p. 36.
  6. Pierre Nepveu, Les verbes majeurs, Éditions du Noroît, Montréal, 2009, p. 98.
  7. Thérèse Renaud, Un passé recomposé, Éditions Nota bene, Montréal, 2004, p. 13.
  8. Christian Bobin, L’Enchantement simple, Éditions Lettres Vives, Paris, 1986, p. 21.
  9. Louise Warren, La forme et le deuil, L’Hexagone, Montréal, 2008, p. 221.

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