Joëlle Dautricourt : Lettres d’artiste

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Très tôt, à l’âge d’environ deux ans, j’ai voulu savoir ce qu’étaient les lettres…

En posant mon doigt sur chacune de celles du journal que mon père était en train de lire, je demandais chaque fois avec insistance « qué ce c’est ça ? », ce qui l’avait littéralement forcé à m’initier aux vingt-six lettres de l’alphabet latin.

Pour m’apprendre les lettres de l’alphabet, mon père avait choisi une méthode personnelle très plaisante. Chaque semaine, il découpait dans du papier de couleur les formes d’une lettre, capitale et minuscule, qui resteraient collées au mur près de mon lit, avant d’être remplacées par les formes de la lettre suivante. Il me révélait aussi son nom que je m’exerçais à prononcer avec encore un peu de difficulté. Les lettres allaient demeurer pour moi le référent originel ludique et multiforme, avant de servir à la transcription des sons de la parole et à la représentation des mots.

Plus tard, après des études de Lettres classiques et modernes en Sorbonne et une traversée du désert en Suède, j’entrepris une recherche et une expérimentation artistique inaugurée par les Dessins-Écriture :

Les Dessins-Écriture sont le revers d’un travail littéraire où la cursive explore, aux limites du lisible et du visible, la démesure du minuscule. De quelques mots répétés dans la continuité du trait de plume, le sens tout encombré d’encre se résout en figure. Il arrive que la main s’affole : vibrations en quête du son, au plus près du devenir, dans le passage de la trace où un souffle, une poussière, infléchissent le parcours de la plume. Les mots que forment nos lèvres sont d’abord des vibrations que nous imprimons à l’air. De même les mouvements du tracé, fréquences que l’encre dessine à nos yeux.

Soudain, sur ces fréquences manuscrites, je captai des signaux :

Rouge comme l’amour, rouge comme la mer, la Grande Écriture racontait au Grand Livre tous les secrets du monde : pourquoi le soleil donne la lumière, pourquoi la lune agite les vagues, pourquoi les pierres silencieuses en savent plus long sur la vie que tous les bruyants animaux. De ces secrets, comme les pierres, comme les tatouages que font le vent et le temps, notre corps a gardé la mémoire. Et de cette histoire, comme les mots, chacun de nous est une page.[1]

La Grande Écriture remplissait les pages blanches de mon journal de bord, où les lignes de fuite métamorphosaient des fourmis en signes primordiaux :

Des graffitis atténués serpentent dans un brouillard. Ombre, grain ou pliure, marque dans la matière, anticipant mon geste. Le guidant. Chemin offert comme circuit pour mon air, douce éducation de la nécessité d’apparaître. L’écriture est affaire de méandres, de linéaments, de filaments, de volutes, d’éloignement et de retour à la ligne. Écrire, remplir le temps de petites fourmis qui cavalent. Ces petites fourmis sont des unités d’être. Elles travaillent, et leur réseau est l’image d’une vie transformante, quoique vue de loin, presque inerte. Petites notes noires et frêles, les fourmis font l’échelle… Tout un théâtre de rébus.[2]

Écrire est un acte lent, miroir d’un geste. Aussi avais-je lancé un manifeste pour une éthique de la trace, Exercice de la Caresse[3] :

Encre comme témoignage. Encre comme preuve. Accession à la conscience du mouvement par la révélation de ce qu’il fut. Pour en restituer l’accomplissement dans la démesure du senti, allant vers un savoir de la touche juste. Contre la rature. Contre le ravage. Contre le déchirement. Ralentir et raréfier. Que les mouvements soient des actions de grâce…

Encre.
Pour atteindre la mer.
Yeux clos dans la conscience sensible.
Connaître la vie dans ses doigts.

Dans la chambre de bonne que j’habitais, et ensuite dans mon premier atelier, je me livrais à des expériences poético-plastiques sur la physique et la dynamique de l’écriture et du tracé. J’expérimentais les Écritures Imaginaires et élaborai les Formules Graphiques, une symbolique de principes dynamiques complémentaires mis en œuvre lors de happenings, d’actions cérémonielles et de performances voix-tracé-mouvement :

Quatre formules graphiques de quatre signes élémentaires modélisant des principes dynamiques du tracé, constituent le matériau de base des performances Fréquences du Noir. Leurs manifestations combinatoires, plastiques, corporelles, ou sonores, composent un champ de forces, à l’intérieur duquel sont figurés le déploiement d’une énergie et le temps mythique de sa genèse.

Convertissant ma bibliothèque en sanctuaire du Livre… d’artiste, je modelai mes Livres Mâchés, et réalisai l’installation des Livres Noirs sur pupitres mobiles :

Livres en papier mâché par les mains. Goût d’une parole dont le monde se nourrit. Remettre le mot à la bouche. Manger la pâte. Passer par tous les états de la matière. Colle… collages. Aires de passage qu’interrogent nos touches. Sec… séchage. Liquide, solide, liquide…

 

Comme déjouant toute inflation de trace, jouer au monde à l’envers. Elle signe, elle signe, la lumière, sur nombre de livres noirs. C’est le centre de la nuit. Les graphies blanches sont, au-delà de toute écriture, l’impossibilité de toute figure sinon celle impossible de la transformation. Chaque forme est une transition, lieu de passage, combinaison, degré vers ce que précisément je ne sais…

Qu’est-ce que l’écriture ? Question toujours renouvelée depuis mes commencements. Qu’est-elle d’autre que la seule transcription du langage verbal ? Quel est son génie propre? Qu’est-ce que la scripturalité ? Qu’inscrit-elle d’indicible et d’inouï dans la multidimensionnalité de l’espace ? Ainsi j’en vins à donner des conférences sur l’histoire de l’écriture, Écritures du Monde, s’attachant à la spécificité de l’expression graphique afin de repérer ce qui fait l’originalité du texte par rapport au discours. J’ouvrais au grand public des centres culturels et des bibliothèques mon Workshop de la Scripturalité :

L’écriture longtemps assujettie à la parole et tenue pour seconde, révèle au cœur de notre réflexion contemporaine sa dynamique de questionnement. Distincte du verbal qu’elle stimule et inspire, la scripturalité est alors envisagée au travers de jeux dans lesquels le conceptuel et le sensible tissent ensemble les bases d’une éthique – voire d’une politique – du dérangement et d’un art de la pensée.

« Au commencement », premier mot de la Bible en traduction française, était devenu LE MOT. Répété dans la continuité du trait de plume à l’encre de chine sur des os d’animaux de boucherie, il y eut les Os Écrits :

Forme et matière ne sont dans l’os qu’une lente et même pensée.[4]

J’avais découvert l’alphabet des os dans nos assiettes et chez les bouchers qui voulaient bien m’en remettre d’assez gros, et j’en déchiffrais les variantes formelles avec émerveillement dans les Galeries d’Anatomie comparée et de Paléontologie du Museum national d’Histoire naturelle.

La sculpture est ma meilleure façon de peser.

Un jour, de ces vertèbres, côtes, bréchets et fémurs de poulet, de caille et de lapin qui restaient à l’atelier, naquit l’armée des Pions, une microsociété de guerriers, de sorciers, et d’esprits. Cinquante-six personnages aux attributs spécifiques, d’une hauteur variant entre dix et trente centimètres, comprenant chacun un petit os écrit et portant un nom propre, jeu et enjeu de cette fantaisie sociologique :

L’Attraction Terrestre, Le Grand-Sourcier, L’Esprit du Lapin Danseur, Le Juste, La Jambe du Chasseur, Le Poète Épique, La Chamane Tutélaire

Le trésor des outils du grand-père, bijoutier joaillier sertisseur, avait été transmis à sa méritante petite fille, artiste de l’os et de la plume. Délicats et spécialisés, ces instruments évoquaient l’intelligence technique et l’habileté manuelle d’une pléiade de savoir-faire ancestraux, et leur noblesse artisanale m’avait généreusement adoubée. De là, je fus prête à investir le terrain d’une anthropologie des techniques de l’écrit.

Le mot, WORD, est matière à l’œuvre, WORK. C’est le mot-œuvre.

En deux mots, la Création[5]… dont WORDWORK scellait l’imprimatur. Du tampon matriciel au copy art, les lettres W, O, R, D, K, tamponnées, coloriées, photocopiées, agrandies, déformées, multipliées, superposées, m’emportèrent dans une jonglerie technicolore d’où surgissaient des visages et fleurissaient des villes.

Ne confondez pas « lettre » et « littéral », car le littéral est le littoral du sens, son invitation au voyage. En route ! La lettre, mouvante, vibre déjà, messagère d’onde profonde, ange de claire voyance. Laissez-la nous dessiner un pays. Laissez-la inventer le dire.

Autrefois, pour préparer l’enfant à l’étude des saintes lettres qui composent le rouleau de la Torah, la Bible du peuple juif, on lui montrait d’abord les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque enduites de miel, et on les lui faisait lécher. Avais-je, moi aussi, léché le miel des lettres, ces modalités de l’énergie cosmique annonciatrices de quelque Big Bang Art Inner Mouvement ?

Penser la mystérieuse fécondité de l’art comme processus d’avènements intérieurs et d’émergences dans l’incessant renouvellement. Cultiver en soi l’espace d’une liberté heureuse de sa rigueur, le temps d’une sensibilité aux vibrations inattendues. Se risquer au travail de la question afin de se plonger toujours à la source, fraîche et inexplorée.

Accéder à la responsabilité envers le monde créé et contribuer peut-être à la transmutation de l’opacité afin d’émettre des chants d’une lueur inespérée.[6]

De l’écriture-matière à l’écriture-lumière, le rayonnement des lettres-nombres allait dès lors me transporter dans une féerie cabalistique, où l’énergie novatrice du sens deviendrait créatrice de langage et rendrait possible, avec l’ouverture de nouveaux champs de conscience, des intuitions et expressions extraordinaires.

Imaginer une écriture qui ne serait l’enjeu d’aucune volonté de puissance, d’aucune prise de pouvoir interprétatif – mais un jardin de toutes les vertus. Le lieu de la santé-pensée libérée de la pensée-pansement.

L’Écriture Heureuse attendait son Livre.[7]

Paris, Juillet 2015. 

Notes et références

[1] Joëlle Dautricourt, La Grande Écriture, livre-spectacle pour grands pinceaux et alphabet corporel, Carnaval de Bobigny, 1980.

 [2] Joëlle Dautricourt, Cher Commencement, page du cahier d’écriture et dessin, Paris, 1980.

 [3] Joëlle Dautricourt, Exercice de la Caresse. Sur l’art de l’écriture et du tracé comme exercice éthique, texte et dessins, Paris, 1979.

[4] Joëlle Dautricourt, Sculptures, livre d’artiste publié en coédition avec la Galerie Antoine Candau, Paris, 1986.

[5] Gladys Fabre, En Deux Mots, La Création, texte du catalogue de l’exposition  » Joëlle Dautricourt / WORDWORK « , Canon Center, Rond-Point des Champs-Élysées, Paris, 1996.

 [6] Sophie Charrier et Joëlle Dautricourt, Manifeste de Big Bang Art Inner Mouvement, Paris, 1989. Texte mis en ligne en 2002 sur l’e-théâtre Big Bang Fäerie : http://bigbangart.free.fr/index.html

[7] Joëlle Dautricourt, Le Livre de l’Écriture Heureuse, œuvre de poésie scripturale. Exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris, 2010, au Hebrew Union College – Jewish Institute of Religion Museum, New York, 2012. Conférence et vidéoprojection à l’Academy Art Museum de Easton, Maryland, en 2013.

© Joëlle Dautricourt. Tous droits réservés. Paris, 2015.

2 réflexions au sujet de « Joëlle Dautricourt : Lettres d’artiste »

  1. Merci, Joëlle, pour tout votre itinéraire raconté !

    j’avais un ami de Rimouski à Paris qui était passé me voir à Jérusalem, et je suis contente que vos lettres littorales soient sur un Site de Rimouski !
    mais j’aimerais tant que non seulement des Francophones, mais aussi des Français puissent lire et goûter vos lettres tout au long du temps !

    Merci pour votre Passage et tous les Passages,

    Marie

  2. Merci, chère et précieuse Joëlle, de me faire partager ces éléments de votre itinéraire. Si vous vous souvenez de moi, vous savez que c’est votre très remarquable travail sur la lettre hébraïque qui m’a fait vous découvrir, et je savoure chaque jour, car il orne le mur de ma bibliothèque, votre essai multiple sur la langue, calame d’un scribe expert… Tous mes vœux amicaux vont vers vous.

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