Retrouver un état de grâce perdu

Paule Caillé est une artiste de la Gaspésie, étudiante au programme court en Étude de la pratique artistique.


Exercices sur les « expériences sources »

Mise en contexte

En décembre, lors d’un séminaire prévu au programme court de deuxième cycle en étude de la pratique artistique, Danielle Boutet a proposé aux étudiants, dont je suis, un exercice à faire à partir de souvenirs appartenant ou non à notre enfance, pour chercher en quoi leurs expériences pouvaient être en lien avec nos pratiques artistiques. Quelques-unes d’entre elles pouvant être considérées comme des « expériences sources » de nos pratiques. C’est cet exercice qui m’a donné envie d’écrire ce récit à partir d’un souvenir de mon enfance. Je travaillais à rédiger le retour réflexif sur la session d’automne quand j’ai su que je lui annexerais un premier « récit d’artiste ».

J’avais choisi de commencer ce travail de réflexion en poursuivant d’abord l’exercice sur lequel s’était terminé le dernier séminaire de la session. J’avais trouvé cet exercice confrontant puisqu’aucun souvenir ne me semblait être digne d’être « de source ». J’avais décidé de l’aborder avec un premier exercice qui exigeait de rédiger rapidement et spontanément une suite de mots qui représentaient des éléments concrets associés à des thèmes qui me sont chers. C’est au travers de cette liste que se sont insinuées des images précises de paysages de mon enfance. Les images me revenaient plusieurs heures après ce séminaire, tranquillement, puis, avec l’étonnement de les avoir oubliés, l’évidence que mon enfance s’inscrivait aussi comme une référence implicite à mes pratiques adultes. Ma pratique artistique contenait des clés pour retrouver un état de grâce perdu.

14 décembre 2013

J’ai rempli ce matin, à l’intérieur peut-être de 30 minutes, 12 pages de quelque 265 images ou pensées concrètes reliées à des thèmes. (J’aime l’idée d’être le plus exacte possible à défaut de ne jamais être vraiment proche de la vérité. Et pourtant, je ne suis pas dupe de l’exactitude. Elle prouve seulement qu’une large part dans ma vie erre.)

Pourquoi des souvenirs d’enfance ont-ils été si difficiles à faire revenir de ma mémoire? Écouter les «expériences sources» des autres étudiants avait-il mis en relief la neutralité de mes souvenirs? Les avais-je bloqués? C’est cette idée qui s’est imposée comme une première explication. Il m’a fallu d’abord admettre des souvenirs avant d’essayer de comprendre pourquoi le rappel de leur expérience s’était fait discrètement. Aurais-je été gênée de témoigner en groupe de leur simplicité?

*

Évelyne évoquait le souvenir de s’être approprié par une action très «éclairée» pour son âge une pièce de bois appartenant à son père, espérant ainsi échapper à son inquisition. Je me rappelle après coup que je collais dans un «scrapbook» dans des cases qui préfiguraient des pièces d’une maison sur plusieurs étages des photographies de meubles et peut-être bien des mannequins découpés dans le catalogue Sears. Je me rappelle précisément où je m’exécutais, la couleur exacte de la surface en «arborite» turquoise de ma table de travail au sous-sol, dans la salle de jeu. C’est là que je «bricolais» beaucoup. Ma mère me fournissait depuis aussi loin que je me souviens tout ce qui était sécuritaire et courant de mettre entre les mains des enfants pour dessiner, peindre, faire des bricolages et des modelages. Je me rappelle même de l’odeur de la gouache (celle en pots et en pastilles. De l’odeur de la pâte à modeler et des déclinaisons de ses couleurs. L’effort physique pour la réchauffer et l’amollir pour qu’elle prenne la forme de mon imaginaire). Et voilà que maintenant je fais des liens avec des pratiques de ma vie quotidienne (domestique ou artistique) pour transformer les lieux communs et privés en fonction des besoins de ses habitants. Alors s’ensuit une déclinaison de mots concrets : «hospitalité», la mienne et celle d’Arthur. Je vois notre «salle à manger», le «comptoir de notre cuisine» autour duquel viennent s’asseoir sans s’annoncer des connaissances et quelques amis qui passent par chez nous. Mes «lieux de travail» qui ne sont pas clairement établis encore. Ce «bureau» usé de professeur très souvent encombré de paperasse, au cœur de la maison familiale où je travaille le plus souvent. C’est là que je suis et que je dors le plus souvent. Il y a la «table de la dînette» à l’étage de ma maison qui me sert d’atelier où je me retire pour faire durer le silence qui est si bénéfique à «la prière», et où j’écris «les pages du matin». Il y a la «grande table de chêne» qui a servi à de multiples usages depuis qu’elle meuble mes maisons. Elle est disposée déjà dans le lieu qui doit me servir de bureau au rez-de-chaussée de cette maison à moi que j’habite à l’occasion. Et ces «divisions» de l’espace familial à aire ouverte que je m’évertue à «compartimenter» pour accommoder les besoins des ses membres et pour trouver ma place.

Durant ce dernier séminaire, après la pause de l’après-midi, j’inscrivais dans un de mes cahiers de notes le mot «salon»; lieu à venir pour se confier. C’est un lieu qui, selon Rémy, manque aux artistes pour se rassembler et partager à un niveau auquel Danielle nous initie présentement et qui met en évidence un besoin viscéral de parler des sources de nos pratiques. Alors, je prends aussi avec moi ce mot «salon» qui va rejoindre dans mon cahier ceux que je lui adjoins : «campement», mon campement – ma maison, et un mot égaré : «éparpillement».

J’ai écouté les souvenirs de Claude qui racontait sa relation à un père taciturne qui passait sous silence, par tradition, la transmission de son savoir intérieur, et qui dut la priver de son support parental le plus élémentaire; susciter un respect mitigé de part et d’autre.

On s’est présenté ensuite à Virginie qui prendra la relève de Danielle pour animer les séminaires de la prochaine session. Je m’entends me présenter autrement, une fois de plus… «Je suis ici pour résoudre une opposition entre la vie de création/dévotion et la vie quotidienne». C’est probablement le mot «opposition» que j’ai utilisé, mais il me vient le mot «séparation» qui propose l’exigence du célibat comme condition de vie quotidienne à leur pratique. Je suis «trois mariages et un enterrement».

Je réalise que le mot «séparation» est l’écho de celle qui bouffe ma capacité à profiter simplement de ma vie et qui met sous scellé au fur et à mesure de j’en fais l’expérience, son goût et sa texture, presque toutes ses sensations qui me font tant de bien. Une séparation plusieurs fois centenaire qui n’appartient pas à mon époque. C’est la séparation entre la vie spirituelle et terrestre (domestique). L’idée que cette vie première est à préserver et à élever au-dessus des contingents de la seconde. Une grande partie de ma démarche personnelle consiste à faire la preuve du contraire, sous le joug d’un doute existentiel. Cette ambitieuse entreprise risquant aussi de m’opposer à Dieu dont je ne perçois aucune évidence de l’existence sinon le désir de sa rencontre.

Je prends conscience qu’il y a un tel écart entre l’expérience du bonheur de mon enfance et le champ de bataille intérieur de ma vie d’adulte qui s’évertue pourtant à reproduire pour mes filles les conditions qui ont favorisé cet état de bien-être, un état de grâce perdu. Et je me demande souvent si mes filles éprouvent mes longues absences virtuelles de la maison, quand mes pensées s’attardent encore aujourd’hui pour une période plus ou moins longue en «overtime» dans les dédales d’un combat intérieur que j’ai fini par conclure, après beaucoup d’études théoriques, dénuées de bon sens. Ces études pourtant ne sont pas parvenues jusqu’à mon cœur où Dieu logerait en conformité avec ma religion. En fait, d’une manière que je ne saurais pas expliquer, je reproduis cette séparation de la vie spirituelle et domestique jusque dans le rapport qui s’articule entre ma pratique artistique et la quotidienneté de ma vie.

Ce que j’expérimente dans la pratique de l’art est ce qui me semble être un calque de l’idéal que j’imagine de ce que vivent des personnes qui s’abandonnent, par exemple, dans l’exercice de l’adoration (expérience qui m’interpelle). Il y a beaucoup plus d’abandon dans différents exercices que j’imagine pour faire évoluer ma pratique d’artiste pour un ouvrage d’humanité, que je ne m’en autorise dans l’exercice de la prière pour servir les obscurs desseins de Dieu dans le même sens. Quelque part, sur le champ de ma bataille intérieure, survit pourtant ma foi en une mystérieuse force qui se met à ma disposition, singulièrement. C’est elle qui s’illustre en usant de mes capacités physiques pour constituer l’ensemble des connaissances que je me fais d’un mystère qui me donne à croire qu’il se réalise plutôt qu’il se révèle pour faire l’humanité.

Je m’intéresse donc à ce rapprochement à faire entre ma pratique de l’art et ma pratique religieuse pour harmoniser plutôt qu’opposer vie artistique et vie quotidienne. Cet intérêt n’est pas aléatoire. Je le poursuis pour résoudre le lointain conflit qui m’habite sans que je comprenne la chronologie exacte de son établissement. C’est pour moi une entreprise pour retrouver la liberté de disposer de mon corps capable d’étreintes et de contribuer ainsi aux tissus sociaux, sans entraver l’action de ma spiritualité. De m’établir en priorité en un lieu paisible.

Et puis d’autres étudiants du cercle de partage que nous formons se sont exprimés durant ce dernier séminaire, et j’ai écrit : «objets symboliques», «photographies», «souvenirs écrits», «objets chargés…», «objets du quotidien : les ustensiles, la vaisselle», «rouleau de toile», «avoir un atelier», «marcher dans un espace privé», «organiser les objets par forme, par couleur», «attacher ensemble des objets d’origines différentes», «trouver les qualités qui les assemblent», «raffinement par égard à l’autre», «créer des règles», «établir des règles», «embellir autour de moi», «faire voyager une idée; la trimballer très profondément jusqu’au fond de soi et la faire remonter à la surface épurée par le voyage de retour; de la même façon, rassembler, inviter à faire un voyage; faire le voyage de retour en allégeant ses bagages», «garder les objets significatifs, utiles et peu encombrants», «simplifier», «décharger», «respirer», «sourire», «complicité», «chaleur» – je me vois à la fin d’un rassemblement, regarder partir les convives bien nourris. La place se vide. Il y a la place que reprend le silence.

Il me faut peut-être comprendre qu’une grande partie de ma pratique est consécutive à cette séparation entre le spirituel et le terrestre. Il y a un sentiment d’être continuellement en état d’esprit. En contrepartie de quoi j’use continuellement de mon intelligence pour rassembler d’abord des mots dans des cahiers qui font du sens afin de rétablir ma matérialité. Ces mots, je m’en sers comme matière pour donner une forme à ma vie. Je brûle aussi les écritures pour affirmer la relative importance de mes pensées; pour ne pas qu’elles se prennent trop au sérieux. Et dans un geste de résistance, je soustrais des extraits, pour le cas contraire où le sens qu’elles donnent à ma vie puisse servir; qu’on se souvienne de moi comme ayant participé viscéralement à ce qui constitue nos connaissances (principalement pour laisser des repères à mes filles et à mon petit fils).

J’ai vécu ma vie d’adulte comme si j’avais échangé la vie à laquelle j’étais destinée, une vie consacrée à la prière et au service religieux à l’écart d’un monde éprouvé comme désirable et… seule, contre une vie séculière appesantie par la mauvaise conscience à laquelle je n’ai pas réussi à m’habituer. Seule à savoir ce qui me ronge, honteuse, j’ai exclu de ma vie, par contrition, de profiter simplement des bonnes grâces de Dieu auxquelles enfant pourtant je profitais béatement dans un environnement familial enviable, établi avec amour par ma mère et mon père. Mais j’ai redoublé d’ardeur pour l’offrir à mes enfants.

Les souvenirs difficiles de mon enfance sont les moments où il faut quitter ma famille pour aller vers l’inconnu. Passages nécessaires et mieux réussis s’ils bénéficient d’une période d’adaptation, d’un support ou d’une initiation.

Je sais que je tiens donc beaucoup à intégrer dans ma pratique artistique les thèmes de la famille et de la communauté de vie, lieu de sécurité, de support, d’affection et de repères. Ma maison est le lieu aussi où je fabrique et conserve les preuves de mon existence terrestre et où je me rassemble.

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